• Les heureux caprices de la lumière
         Hier, sous un ciel prometteur, un désir d'image m'a fait sortir, abandonnant la routine des taches domestiques.        Sur le chemin côtier, j'ai choisi cet endroit où le soleil couchant, en arrière-plan, plongeait entre le Cap de la Chèvre et la Pointe du Raz.  Puis, pour insérer cet arbre au premier plan, j'ai quitté le chemin, m'installant en pleine lande pour y attendre l'embrasement de l'Ouest.

         Pourtant et comme vous probablement, je suis un peu déçu de la géométrie simpliste de ces trois bandes horizontales ( terre, mer, ciel ). 

     

    Caprices de la lumière

         

         Ce soir j'ai calculé mon coup, cherchant d'abord sur carte un relief qui casserait la monotonie de ces trois bandes.       Et je me retrouve ici, visant le même point que la veille, sous un ciel de même aspect et donc porteur d'une même promesse d'incendie céleste.

         Mais au final, point d'embrasement !

         Les caprices de la lumière ne sont pas calculables.

         Pas encore.

     

     

                                                                                Franck Reinnaz

                                                                                                                                                                                                                        

                                                                                                                                                             


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         Constitué à partir du mot d'ordre "Indignons-nous ", Interventions à Haute Voix N° 56

    ce numéro 56 de la revue Interventions à Haute Voix (nov. 2016) tombe à pic pour illustrer les ruminations exprimées ou recueillies par Claude Vercey dans la revue Décharge N°171 ( Sept.2016) et relatives à la poésie de circonstance.

         Des poèmes de circonstance, Claude Vercey constatait que " la plupart, il faut aussi le dire, ne sont pas des réussites" mais également que " si la poésie de circonstance est une des plus hautes expressions possibles de la poésie, elle est aussi l'une des plus risquées ".                                                         Je dirai même plus : C'est aussi parce qu'elle est l'une des plus risquées qu'elle est l'une des plus hautes expressions possibles de la poésie. La valeur des réussites tient aussi au grand nombre des échecs.

         Les raisons de cette difficulté sont multiples et je n'en citerai que deux :   - Si le poète s'affirme par un regard décalé, une vision originale du monde et de la vie, le renchérissement sur les sentiments ou les opinions les plus communes est a-poétique.                                                                          - Si le poète s'affirme comme une voix qui peine à exprimer ce qu'elle ignore avoir à dire, le déroulement maîtrisé d'un discours est a-poétique.                                                                                                                                           - Etc. 

         Assez inévitablement, la plupart des poèmes figurant dans cet IHV 56 ne m'ont guère séduit par leurs qualités strictement poétiques même s'ils ont pu m'émouvoir. Cela ne signifie pas que cet IHV N°56 ne soit pas le bienvenu, bien au contraire : l'indignation est très insuffisante et très nécessaire ( je me suis expliqué en détail sur ce sujet dans mon précédent article de ce blog daté du 26 décembre 2016 ).

    Les quelques textes qui m'ont séduit font partie de ceux qui se sont affranchi du thème proposé :                                   - Basile Rouchin propose trois brèves proses d'une écriture précise et sobre, nous dessinant d'humbles vies dans des situations attendrissantes, brutales ou tragiques.                                                                                                        -Jean-Jacques Nuel, dans ses deux brèves proses, noue méthodiquement les nœuds absurdes de ses habituelles situations kafkaïennes suscitant le sourire du lecteur plus que son inquiétude.

         Mais ce sont les poèmes de Gérard Cléry qui sont pour moi l'essentiel de cet IHV 56, et de très loin !                 Dans une première partie, d'âpres et secs poèmes versifiés alternent avec des proses plus amples et dessinant nerveusement de bris de guerre, de mort et d'amour des "tableaux-Guernica" dont " l'âcreté du soufre emplit la bouche qui en parle ".                                                                                                                                                      La deuxième partie déroule un long poème-chanson dédié à Guy Allix que l'on imagine bien, en effet, chanter l'obsédant balancement des alexandrins mélancoliques ou désabusés d'un pour qui la mémoire et le corps pèsent chaque jour un peu plus " les bras chargés d'amis que varlope la mort ".

     

                                                                                              

                                                                                                                            Franck Reinnaz

     

     

     


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         Dans le contexte actuel de montée des tensions sociales et internationales, la dérive populiste d'extrême droite inquiète un peuple-poète majoritairement de gauche, comme l'indigne l'oubli des valeurs humanistes dans le contexte des guerres soit-disant religieuses (2) ( attentats, rejet des réfugiés, ...).                                                      De plus en plus nombreux sont les poètes voulant exprimer cette indignation dans leurs poèmes ( le dernier numéro de la revue Interventions à Haute Voix s'est d'ailleurs constitué sur ce thème ) et ce n'est probablement pas un hasard si la "poésie de circonstance" se trouve elle-même interrogée par Claude Vercey dans le dernier numéro de la revue Décharge.

         Cherchant à émouvoir, ces poèmes privilégient généralement la transparence prosaïque aux dépens du mystère proprement poétique et pour cette raison, parmi bien d'autres, la qualité strictement poétique de ces textes est souvent médiocre et la plupart des lecteurs de poésie en conviennent.                                                                                 Que les poètes soient indignés par l'état du monde est une chose, mais pourquoi faut-il qu'ils écrivent des poèmes d'indignation ?                                                                                                                                                       On me dira : La source principale de l'écriture poétique est l'émotion, même infime et même confuse. Le poète laissant l'émotion advenir "d'elle-même" à l'écriture, il est impossible que cette indignation n'imprègne pas les mots de sa poésie.                                                                                                                                                                 Je comprend cela, mais pourquoi publient-ils ces poèmes que les lecteurs jugent généralement médiocres ?             Serait-ce l'effet d'une mauvaise conscience à n'être qu'un reclus jongleur de mots quand d'autres subissent la violence et la mort ? Cela n'aurait de sens que si ces poèmes édités s'avéraient plus efficaces qu'une participation anonyme aux manifestations de foules indignées. Qui peut vraiment le croire alors que ces poèmes sont généralement médiocres, le lectorat si restreint et les poètes si méconnus !?

         Quant à l'indignation elle-même, indépendamment de son mode de manifestation, elle est évidemment la bienvenue car il est sain de rappeler ainsi les valeurs humanistes sans lesquelles l'engagement citoyen pourrait n'être que calcul opportuniste exposé aux pires dérives.                                                                                                                Notre capacité d'empathie, par où s'affirme notre humanité, démontre l'impossibilité de décerner des valeurs différentes aux sentiments, douleurs, plaisirs ou réactions d'ordre éthique ou esthétique des personnes selon qu'elles ont telles origines ou manifestent telles compétences particulières. Elle est la source de la littérature, nous permettant d'entrer dans les récits, d'en comprendre les personnages et d'en quasi-vivre leurs vies.

          Mais cette capacité d'empathie renforce le pouvoir des images aux dépens des analyses. Cela fait des premières le vecteur privilégié des manipulations : ce qui du lointain monde est vu ne se donne pas à voir de lui-même, mais est donné à voir.  Par qui et pourquoi ?  Quel peuple-poète s'est indigné des centaines de milliers d'enfants irakiens morts sans être vus des suites de l'embargo visant l'Irak entre les deux guerres du Golfe ?

         Et pas non plus de tempête d'indignations quand ce qui pourrait nous indigner ne serait pas directement visible même s'il était proche. Par exemple la mort prématurée de millions d'hommes et femmes dans la nouvelle Russie de la fin du vingtième siècle (3). Les tableaux de statistiques font rarement la une de Paris-Match !

         La manifestation massive d'une opinion publique indignée est déjà une action en soi.  Sans prétendre connaître la solution au problème, elle pousse les décideurs politiques, supposés compétents, à prendre des décisions présumées oeuvrer à cette solution. Malheureusement, les effets des décisions réellement pertinentes se manifestent rarement à court terme. 

         S'engager plus encore suppose de passer de la réaction à la réflexion et celle-ci requiert le recul, l'analyse et le dialogue pour faire émerger collectivement une solution radicale c'est à dire traitant la racine du problème. Le radicalisme, ainsi défini, s'oppose au populisme qui en reste aux solutions d'un simplisme trompeur, au prétexte de l'immédiateté du bon-sens. L'Histoire ne nous démontre pas l'immunité du peuple-poète  contre les séductions d'un populisme qui saurait le troubler par l'usage intempérant d'un langage fleuri. 

         Ce laborieux cheminement collectif vers l'émergence d'une solution radicale risquerait de s'épuiser prématurément ou de s'enliser dans les marécages technocratiques, s'il n'était porté par la force de ces indignations initiales et renouvelées, très insuffisantes mais très nécessaires. 

     

     

                                                                                                                                                      Franck Reinnaz

     

    ( 1 ) : Suite à premières réactions, j'ai précisé et complété le 3 janvier 2017 cet article du 26 décembre 2016.                                                            ( 2 ) : voir mon article de ce blog daté du 12 Aout 2015                                                                                                                                     ( 3 ) : Espérance de vie en Russie : 1989 : 69 ans,   1993 : 65 ans . Il aura fallu attendre 2010 pour rétablir la situation.         

     


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         Dans la revue Décharge N° 172, parue en cette fin d'année 2016, Murièle Camac nous communiquait le résultat d'une enquête réalisée par elle auprès des librairies ou bibliothèques qu'elle fréquente et recensant sur quelques semaines les auteurs dont les livres sont mis en avant au rayon poésie.                                                                                       Elle constate, comme elle s'y attendait, qu'à peine plus de 10% sont des femmes, et elle en conclut que " les femmes poètes ne sont pas considérées de la même façon que leurs homologues hommes, elles ne bénéficient pas de la même exposition, de la même publicité, des mêmes occasions de trouver un public."

         Cette conclusion s'impose si et seulement si les femmes poètes représentent nettement plus qu'un dixième du vivier de poètes où les éditeurs choisissent leurs auteurs de recueils parmi lesquels les libraires choisissent ensuite leurs "têtes de gondole".

         C'est bien aussi mon impression, mais pour mieux m'en assurer, j'ai d'abord compté le nombre de femmes poètes actuelles figurant au sommaire des deux dernières années de la dizaine de revues poétiques (1) auxquelles je suis abonné et il apparaît que ces revues nous font entendre un tiers de voix féminines.                                                               J'ai ensuite procédé au même comptage pour les éditions de recueils poétiques de poètes vivants et ceci chez une quinzaine d'éditeurs (2) concentrant une grande part de l'édition poétique à l'exception des éditions de plaquettes comme des éditions de "prestige" ( essentiellement Gallimard ) et il apparaît que ces éditeurs nous font également entendre un gros tiers (37%) de voix féminines. (3)

         Mais il semble en être tout autrement pour les grands éditeurs : cette proportion chute ainsi à 13% pour la galaxie Gallimard ( Gallimard, Mercure de France et La Table Ronde).

         La conclusion de Murièle Camac semble donc pertinente et l'hypothèse que j'envisage tient à la prééminence accordée par les libraires aux grands éditeurs ( et particulièrement Gallimard ) pour la constitution des têtes de gondoles de leurs rayons poésie. 

     

                                                                                                                            Franck Reinnaz

     

     

    (1) : Verso, Intervention à Haute Voix, Arpa, Friches, Décharge, A l'index, Diérèse, N47,Encres Vives, Spered Gouez, Contre-Allées, Comme en Poésie.

    (2) : Tarabuste, Jacques André, Soc et Foc, Al Manar, Henry, Le bruit des autres, La passe du vent, Bruno Doucey, Lanskine, La rumeur libre, Isabelle Sauvage, L'arrière-pays, Cheyne, Castor astral, Rougerie.

    (3) : Bien que le nombre de références notées soit trop important pour qu'elles soient citées ici ( presque un millier pour les parutions dans les revues prises en compte et presque deux cent pour les recueils), mon analyse n'est pas exhaustive. Mais je ne crois pas que cela puisse invalider les ordres de grandeurs des proportions constatées.


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    BENOIT DAMON : " RETOUR A OSTENDE " ( Ed. Champ Vallon 2016 )

         L'écrivain et poète suisse Benoît Damon a fait paraître en 2016, aux éditions Champ Vallon, un ensemble de proses poétiques sous le titre de " Retour à Ostende ".

         A l'exception du dernier d'entre eux, chacun des neufs textes proposés est précédé de la reproduction d'un tableau du peintre James Ensor représentant des personnages grotesques ( dont de nombreux squelettes et masques de carnaval ) et des situations invraisemblables dignes de rêves échevelés, l'auteur nous proposant une tentative d'interprétation dudit tableau sous la forme de monologues des personnages représentés ou d'un observateur extérieur (1). Tout en s'attachant à intégrer le moindre détail du tableau dans cette interprétation, ces monologues délirants et sarcastiques  prétendent nous révéler la vérité d'êtres souvent médiocres, d'âmes mesquines et de corps automates, mais ces vérités assénées sont plus concurrentes que cohérentes :                " Une crève-la-faim à la croque-au-sel comme toi, un marmiton de boui-boui portuaire, une souillarde camphrée de gargote à pouilleux toujours en train d'écorcher l'anguille par la queue et de resservir d'écoeurantes gallimafrées (...)"  ( p 103-104 )

         Dans ces textes, comme le suggère l'extrait précédent, la forme domine le fond : le signe perd sa transparence au détriment du sens devenu mystérieux, comme dans les tableaux eux-mêmes.          Cela confère aux textes leur qualité poétique, avec la scansion incessante d'expressions délirantes et pittoresques, l'onirisme des scènes, l'invraisemblance des situations, les coqs-à-l'âne... :                                                                    " Pour vous servir, je décroche les pendus quand on le désire. Je ramasse et parfois relève ce qui est tombé. J'ai ce qu'il faut pour laver la tête aux mécontents. J'efface les traces des corps disparus malgré eux. Je remets le compteur des mémoires à zéro. Je secoue les puces aux aplatis. Je retourne la cervelle des simples d'esprit (...)"  ( P 54 )

    C'est se saouler plaisamment que de lire chaque texte rapidement et sans pause. Cul sec !

     A déguster sans modération.

     

                                                                                                                    Franck reinnaz

     

    (1) :  Dans la recension de ce même livre par Richard Blin dans le dernier numéro du "Magazine des Anges",  j'apprend que cet observateur extérieur pourrait souvent bien être James Ensor tant ce qu'il nous dit de lui-même semble faire allusion à la biographie du peintre. L'écriture de ce livre ne serait donc pas seulement un exercice ludique d'interprétation arbitraire des tableaux du peintre mais résulterait aussi d'une préalable connaissance approfondie de ce dernier.

     

     

     


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