• "Pourquoi la poésie en temps de crise ? " ( Ed. Cécile Defaut 2014 )

      Rassemblant les contributions de seize poètes,"Pourquoi la poésie en temps de crise ? "  ( Ed. Cécile Defaut   2014 )

    quatre philosophes et un psychanalyste , "L'inquiétude de l'esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise ?" a paru en 2014 aux éditions Cécile Defaut sous la direction de Béatrice Bonneville-Humann et Yves Humann qui posent la question du "rôle que pourrait jouer la poésie dans la vie de l'esprit" d'un XXIème siècle en crise, en souhaitant que ce livre soit compris "comme un engagement en faveur d'une plus grande visibilité de la poésie " (1).

    Une moitié des contributions use d'un langage analytique ou discursif, témoignant du souci d'être compris, le reste se partageant entre les langages poétique, métaphysique ou même mystique, dont les interprétations sont plus incertaines.

    Je remarque d'abord que sur les vingt et un contributeurs, seuls quatre d'entre eux affirment la dimension de partage de l'activité poétique, et que seuls deux de ceux-ci jugent que l'opacité d'expression pourrait être pour cela un problème, tout en concluant que ce n'est finalement pas le cas.     

    Alors même que les éditeurs souhaitent que ce livre soit compris comme un engagement en faveur d'une plus grande visibilité de la poésie, la très grande majorité des poètes intervenants semblerait donc n'y voir aucun rapport avec la lisibilité !?

    Par ailleurs, tout comme l'absence de remèdes proposés contre l'insuffisante visibilité de la poésie, la dispersion des "diagnostics" est flagrante. Chacune des idées listées ci-dessous n'est mentionnée que par un petit groupe, et celui-ci n'est jamais le même : 

    - le langage ordinaire est insuffisant pour dire le monde et la vie.                                                                                 - la poésie dit autrement le monde.                                                                                                                           - La poésie dit un autre monde, un outre-monde.                                                                                                       - L'acte de création poétique naît d'un malaise existentiel.                                                                                           - La poésie peut atténuer le malaise existentiel, mais ne le guérit pas.                                                                          - En poésie, la justesse prime sur l'esthétique.                                                                                                            - De foisonnantes nouvelles formes d'activité poétiques, souvent ignorées ou négligées, émergent en réaction à l'état de    crise de la société. 

    La synthèse semblant impossible, je présenterai et commenterai ci-dessous (2) certaines des réflexions qui m'ont semblé les plus judicieuses ou les plus originales, en commençant par Antoine Emaz dont la contribution est la plus claire, la plus pertinente et la plus convaincante.

    Pour Antoine Emaz, "le monde extérieur nous écrase et le monde intérieur nous déroute" et même si "la routine [...] et autre béquilles permett[e]nt d'écarter la question [...] il arrive toujours un moment où elle se pose, un peu comme l'expérience de l'absurde dont parle Camus [...] C'est alors que la poésie peut commencer ". Mais si ce malaise existentiel est parfois initiateur de poésie, celle-ci ne nous libère pas de sa chape oppressante, ne pouvant au mieux que "nous aider à respirer dans un monde irrespirable". Face à cet enjeu existentiel, l'esthétique est une question secondaire "ou plutôt, elle est incluse dans la justesse. Si le poème est juste, on dira qu'il est beau ".         

    Ma remarque : Le souci de l'esthétique peut néanmoins dominer quand l'acte de création poétique devient de l'ordre d'un "divertissement [...] qui nous détournerait de notre sentiment de déréliction ". (3) 

    Le poète "partage le sort de tout un chacun, et il écrit pour ce commun des mortels [...] la poésie mêle intimement solitude et fraternité. On écrit pour rejoindre, pas pour se séparer [...] J'ai souvent pensé que la poésie révélait la vérité d'un être ".            

    Rq : Je comprends qu'un roman se veuille universaliste, mais un poème, surtout s'il a sa source plus ou moins lointaine dans un malaise existentiel, me paraît inévitablement s'adresser à un groupe très restreint au sein de l'ensemble lui-même très limité de ceux et celles maîtrisant parfaitement le langage et pratiquant assidûment cet exercice aux limites du sensible, du pensable et du dicible, qu'est l'écoute de soi. L'illusion universaliste et l'assertion de lisibilité se confortent mutuellement. Le poète ne se dénude souvent que derrière un paravent étroitement tissé de condensations, disjonctions, ellipses, métaphores...

    Avec Marie-Claire Bancquart, Antoine Emaz est un des seuls à nous parler de lisibilité: "Essayer de fixer un seuil [...] n'est pas commode [...] Le lecteur a besoin d'un cap, d'une orientation, de balises, pas forcément d'un texte transparent. " 

    Rq : Il pointe là le nœud du problème. Car de cette incomplète transparence, de cette brume translucide d'où émergent quelques "balises", aucun lecteur n'en a la même mesure de densité, formaté qu'il est par sa propre expérience, ses propres souvenirs, son monde intérieur si personnel, ses propres soucis et sa propre maîtrise relative du langage... Rares sont donc ceux pour qui cette translucidité singulière semblera bien dosée.          Par ailleurs, le poème paraîtra toujours plus transparent au poète qu'au lecteur; et  pour cette raison, dans sa visée de translucidité, l'auteur forcera sur la concision, la disjonction, les ellipses et les métaphores, rendant ainsi le texte plus opaque pour le lecteur.

    Le texte de Patrick Faugeras débute ainsi : "Comme une entame sur l'écorce du monde, d'un toucher affirmé et presque délicat, entre griffure et incise, un délire patiemment s'inscrit sur les murs de l'asile. Avec application, attelé à une tache qui semble d'importance, que personne pourtant n'estime, un homme, paraissant lui-même indifférent à ce qui l'entoure, s'affaire ".                                                                                                                                           Jamais l'auteur ne semble vouloir nous parler d'autre chose que de l'authentique histoire d'un Nannetti Oreste Fernando dont le délire, longuement gravé sur les murs d'un asile, finira par éveiller l'intérêt pour sa présumée valeur esthétique, mais c'est surtout une admirable parabole qui nous est proposée sur une certaine poésie "délirante" qui ne dit rien ni ne dessine rien, mais grave l'émouvante trace ( ni signe, ni dessin  ) d'un être humain.  

    Rq : Proposer une interprétation de ces poèmes serait dénier le tragique de leur opacité de trace, et glorifier leur esthétique serait minorer l'essentielle humanité du cri dont ils sont trace.

    Michel Deguy propose un éparpillement de réflexions souvent brillantes mais parfois absconses et dont la cohérence n'est pas évidente. Ainsi, rejoignant l'hypothèse de Jean-Claude Pinson relative à un nouveau "poétariat", il affirme l'émergence explosive de nouvelles formes d'activités poétiques, avec "des loquacités, des plasticités, des graphies et des iconicités polymorphes - en carnets, en twitts, en films, en chants...inventant leurs scansions, leurs anaphores, leurs alinéas "arbitraires" " ; mais il aligne ensuite cinq pages d'une métaphysique à l'épate insistant sur l'indépassable clôture du sujet. 

    Pour Jacques Ancet, "contre l'agitation [...] la dispersion quotidiennes qui sont les nôtres et qui [...] nous figent dans les routines physiques et mentales d'une description toute faite du monde qu'on appelle la "réalité", être au présent [...] c'est au contraire être déconnecté: entrer dans cet arrêt sur image [...] dans cette coupure dans la vie ordinaire [...] cette [...] défamiliarisation [...] dont poètes et mystiques n'ont cessé de faire le préalable à chacune de leur aventure"  et qui fissurent notre conventionnelle vision du monde et nous laissent entrevoir "sans comprendre autre chose dans la même chose [ ...] une présence en même temps invisible et visible".

    Rq : Vivre poétiquement requiert en effet la redécouverte de la riche profondeur d'un présent aux éclatantes présences que notre parcours de vie tend à effacer progressivement quand le jeune enfant qui vivait de vie vive le seul présent de la présence, inépuisable et rayonnant, mûrit lentement pour devenir un être de souvenirs et de projets,  dont le présent s'affadit et s'estompe à force de routines ( comme l'évanescence de ces routes que nous ne voyons plus vraiment à force d'y circuler quotidiennement ) .                                                                                                                             Dans le regard poète, je lis une constante déshabituation, un désengourdissement des sens et de l'existence, un retour au vif présent de la présence, laquelle redevient éclatante, qu'elle soit belle ou laide, et semée de détails que l'acuité des sens ramènent à l'existence .                                         Mais ce regard voyant autrement le monde semble voir chez Jacques Ancet une déchirure dans l'image du monde , et paraît même à deux doigts de voir l'outre-monde dans la déchirure ( comme l'agnostique serait à deux doigts de comprendre le mystique ? ).                                                          Cet abusif glissement du "voir autrement" au "voir autre chose" rappelle la dérive métaphysique d'une philosophie phénoménologique qui débuta pourtant avec le séduisant mais ambigu mot d'ordre du "retour aux choses mêmes".

     

    Au final, même si l'excessive ouverture de la question posée ne favorise pas la cohérence des réflexions ni la proposition de véritables réponses, la diversité et la qualité des contributeurs permettront aux lecteurs de trouver ici matière à conforter ou enrichir leurs propres idées sur la poésie.                                                                                     Beaucoup de poètes savent aussi penser une poésie qui ne pense pas.

     

                                                                                                                       Franck Reinnaz

     

    (1) : Les citations suivantes sont en italiques et de couleur bleue.

    (2) : Mes commentaires sont en lettres minuscules.

    (3) : J.C Belleveaux.

     

     

     

                                                                     

     


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