• Poètes, indignation et engagement. ( 1 )

     

         Dans le contexte actuel de montée des tensions sociales et internationales, la dérive populiste d'extrême droite inquiète un peuple-poète majoritairement de gauche, comme l'indigne l'oubli des valeurs humanistes dans le contexte des guerres soit-disant religieuses (2) ( attentats, rejet des réfugiés, ...).                                                      De plus en plus nombreux sont les poètes voulant exprimer cette indignation dans leurs poèmes ( le dernier numéro de la revue Interventions à Haute Voix s'est d'ailleurs constitué sur ce thème ) et ce n'est probablement pas un hasard si la "poésie de circonstance" se trouve elle-même interrogée par Claude Vercey dans le dernier numéro de la revue Décharge.

         Cherchant à émouvoir, ces poèmes privilégient généralement la transparence prosaïque aux dépens du mystère proprement poétique et pour cette raison, parmi bien d'autres, la qualité strictement poétique de ces textes est souvent médiocre et la plupart des lecteurs de poésie en conviennent.                                                                                 Que les poètes soient indignés par l'état du monde est une chose, mais pourquoi faut-il qu'ils écrivent des poèmes d'indignation ?                                                                                                                                                       On me dira : La source principale de l'écriture poétique est l'émotion, même infime et même confuse. Le poète laissant l'émotion advenir "d'elle-même" à l'écriture, il est impossible que cette indignation n'imprègne pas les mots de sa poésie.                                                                                                                                                                 Je comprend cela, mais pourquoi publient-ils ces poèmes que les lecteurs jugent généralement médiocres ?             Serait-ce l'effet d'une mauvaise conscience à n'être qu'un reclus jongleur de mots quand d'autres subissent la violence et la mort ? Cela n'aurait de sens que si ces poèmes édités s'avéraient plus efficaces qu'une participation anonyme aux manifestations de foules indignées. Qui peut vraiment le croire alors que ces poèmes sont généralement médiocres, le lectorat si restreint et les poètes si méconnus !?

         Quant à l'indignation elle-même, indépendamment de son mode de manifestation, elle est évidemment la bienvenue car il est sain de rappeler ainsi les valeurs humanistes sans lesquelles l'engagement citoyen pourrait n'être que calcul opportuniste exposé aux pires dérives.                                                                                                                Notre capacité d'empathie, par où s'affirme notre humanité, démontre l'impossibilité de décerner des valeurs différentes aux sentiments, douleurs, plaisirs ou réactions d'ordre éthique ou esthétique des personnes selon qu'elles ont telles origines ou manifestent telles compétences particulières. Elle est la source de la littérature, nous permettant d'entrer dans les récits, d'en comprendre les personnages et d'en quasi-vivre leurs vies.

          Mais cette capacité d'empathie renforce le pouvoir des images aux dépens des analyses. Cela fait des premières le vecteur privilégié des manipulations : ce qui du lointain monde est vu ne se donne pas à voir de lui-même, mais est donné à voir.  Par qui et pourquoi ?  Quel peuple-poète s'est indigné des centaines de milliers d'enfants irakiens morts sans être vus des suites de l'embargo visant l'Irak entre les deux guerres du Golfe ?

         Et pas non plus de tempête d'indignations quand ce qui pourrait nous indigner ne serait pas directement visible même s'il était proche. Par exemple la mort prématurée de millions d'hommes et femmes dans la nouvelle Russie de la fin du vingtième siècle (3). Les tableaux de statistiques font rarement la une de Paris-Match !

         La manifestation massive d'une opinion publique indignée est déjà une action en soi.  Sans prétendre connaître la solution au problème, elle pousse les décideurs politiques, supposés compétents, à prendre des décisions présumées oeuvrer à cette solution. Malheureusement, les effets des décisions réellement pertinentes se manifestent rarement à court terme. 

         S'engager plus encore suppose de passer de la réaction à la réflexion et celle-ci requiert le recul, l'analyse et le dialogue pour faire émerger collectivement une solution radicale c'est à dire traitant la racine du problème. Le radicalisme, ainsi défini, s'oppose au populisme qui en reste aux solutions d'un simplisme trompeur, au prétexte de l'immédiateté du bon-sens. L'Histoire ne nous démontre pas l'immunité du peuple-poète  contre les séductions d'un populisme qui saurait le troubler par l'usage intempérant d'un langage fleuri. 

         Ce laborieux cheminement collectif vers l'émergence d'une solution radicale risquerait de s'épuiser prématurément ou de s'enliser dans les marécages technocratiques, s'il n'était porté par la force de ces indignations initiales et renouvelées, très insuffisantes mais très nécessaires. 

     

     

                                                                                                                                                      Franck Reinnaz

     

    ( 1 ) : Suite à premières réactions, j'ai précisé et complété le 3 janvier 2017 cet article du 26 décembre 2016.                                                            ( 2 ) : voir mon article de ce blog daté du 12 Aout 2015                                                                                                                                     ( 3 ) : Espérance de vie en Russie : 1989 : 69 ans,   1993 : 65 ans . Il aura fallu attendre 2010 pour rétablir la situation.         

     


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