• Poètes et exégètes. ( L'outre-monde poétique , 2ème partie )

     

    Le poète joue souvent double-jeu. Son usage déviant du langage produit d'intrigantes formules obscures ou contradictoires pleines de promesses de fruits à cueillir pour les métaphysiciens ou mystiques, mais l'ambiguité voilant sa poésie, comme toute vraie poésie, lui permets de garder ses distances, à sa convenance.

    Nombre d'exégètes ou de "poéticiens" n'ont pas cette retenue et nous infligent périodiquement leurs discours métaphysiques qui se résument, pour moi, à broder autour de l'assertion selon laquelle notre langage ordinaire est insuffisant car ce dont il permet de parler ne serait pas "le tout du monde". Il y manquerait ce qui est innommable dans ce langage et que suggère le poète en le subvertissant pour créer le sien propre, lequel opposera au lecteur volontaire, mais débutant, la difficulté de son apprentissage.

    Outre que l'écart est énorme entre la création d'un nouveau langage et la subversion partielle de celui dont nous usons quotidiennement, c'est surtout là se laver à peu de frais du "pêché" de métaphysique, au prétexte qu'on n'asserte pas un autre monde mais seulement qu'il y a dans notre monde de l'indicible pour le langage ordinaire.   Puisque nous savons nécessairement nommer et décrire  ce qui n'est pas caché à l'énorme majorité des gens ordinaires, dire qu'il y a de l'innommable dans notre monde, c'est dire qu'il y a dans ce monde une face qui nous est cachée, de tout temps et à tous, sauf à quelques rares élus dotés d'une exceptionnelle "intuition" ( cette Arlésienne des textes mystiques ). L'existence des marges du langage ordinaire, où vaquent poètes et métaphysiciens( cf note n°3 article du 15  mai), ne montre pas la possibilité de dire un outre-monde mais seulement de dire autrement le monde.

    Toute autre chose est donc de dire que ce langage est incapable de reproduire fidèlement et intégralement l'expérience subjective du réel ( perceptions "externes" et sensations "internes" ) , comme le montre le fait qu'est toujours une révélation l'expérience effective d'un réel qui ne nous fut précédemment que raconté ou décrit.                                 C'est ainsi que je comprend ( ou préfère comprendre ! ) cette insatisfaction quant au langage ordinaire évoquée par Christian Prigent : " Quelle peut bien être en effet la cause qui fait qu'il y a aussi de la littérature, plutôt que seulement [...]le discours scientifique, la construction philosophique, la narration mythologique, la dogmatique religieuse, l'énoncé moral ou le simple usage pratique ? Sans doute une insatisfaction quant aux pouvoirs qu'ont ces autres "façons" de dire avec justesse la singularité de l'expérience que chacun de nous fait du monde [...] le constat que ces systèmes de représentations sont inaptes à verbaliser la sensation que donne cette expérience [...]" . (1)

    Contrairement à d'autres , et ceci est essentiel, il ne nous dit pas que la langue littéraire ( et donc aussi poétique ) apporte une réponse qui efface cette insatisfaction dont il est né, autrement que par un simple effet de divertissement.   Il me semble évident que c'est l'essence même de tout langage qui le rend incommensurable au réel. Le langage poétique n'a pas de pouvoir particulier qui le rende apte à combler la faille de l'indicibilité (2) du réel, face à laquelle nous ne devrions choisir que le silence wittgensteinien ou le divertissement pascalien.

    Si les poètes délèguent habituellement aux exégètes l'interprétation de leurs poèmes, ceux qui s'en chargent eux-mêmes se saoulent souvent de métaphores dans une langue poétique ou métaphysique, et le langage ordinaire semble alors n'être plus qu'un langage spécialisé, réservé aux seules analyses techniques de la cuisine poétique.

     

                                                                                                                               Franck Reinnaz  

     

    (1) : Dans "Le langage et ses monstres" ( Ré-édition par Ed. P.O.L 2014 )

    (2) : On pourrait dire que le noeud du problème est ici dans l'usage du mot indicible.                                                                                          Nous jugeons insuffisant ce que nous disons du réel et nous pouvons toujours en dire plus et mieux pour combler la première insuffisance remarquée, mais c'est alors autre chose qui nous manquera. Dire "parfaitement" le contenu de ce qui fut vécu dans une petite seconde de notre vie nécessiterait l'éternité d'un discours infini.

     

     


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