• Poésie, peinture et ... phénoménologie

        Issu d'un milieu peu réceptif aux arts, d'abord attiré par les sciences puis exerçant un métier combinant technique, encadrement et gestion, je n'ai découvert que tardivement la poésie contemporaine.

    Je me suis alors naïvement étonné du fréquent compagnonnage des poètes avec les peintres.                                    Nombreux sont ceux qui fréquentent amicalement des peintres ou commentent leurs œuvres ou les accompagnent avec des poèmes, et rares sont les revues ou les recueils qui ne se sentent pas tenus de manifester ce compagnonnage. 

    La manifestation de ce compagnonnage semble si systématique, si "politiquement correcte" dans ce milieu, qu'on pourrait y soupçonner une convention de peu de consistance.

    Mais si ce compagnonnage peut résulter d'une complicité d'artistes face à la société des automates, des pragmatiques bornés et autres "bas de plafond", sa vraie racine est pourtant plus profonde.

    Poètes et peintres ne peuvent souvent pas se contenter des qualités formelles, esthétiques ou ludiques de leurs œuvres.   Ne louer de celles-ci que l'habileté, la beauté ou la fantaisie leur semblerait mésestimer la valeur de leurs arts et ignorer ce pour quoi ces activité leur sont vitales et les rapprochent: Il apparaît alors que leur complicité résulte souvent d'une aspiration commune à exprimer une perception non routinière des choses, ballotant entre "voir autrement le  monde " et "voir l'autre du monde", puisque l'éducation esthétique vise à "nous faire accéder à une vision plus directe de la réalité, dit autrement, à une perception et une pensée qui d'ordinaire se retrouvent offusquées par la préoccupation d'une intelligence pratique, laquelle, découpe dans la réalité des choses de telle sorte que n'en est retenu que ce qui correspond à des besoins". ( 1 )  

    Selon Herbert Read, dans son histoire de la peinture moderne: "L'histoire de l'art toute entière est celle des modes de la perception visuelle, c'est à dire des différentes façons dont l'homme a vu le monde (...) Nous voyons ce que nous apprenons à voir, et la vision devient une habitude, une convention, un choix partial parmi ce qu'il y a à voir, et une impression sommaire et déformée de tout le reste."  C'est ainsi que les impressionnistes, auxquels remontent les origines de l'art modernes, "estiment qu'il y a dans ce monde des choses auxquelles on ne s'est pas suffisamment arrêté jusque-là: Les phénomènes lumineux et atmosphériques."  (2)

    Quant aux poètes, depuis la "voyance" rimbaldienne, les références à cette autre perception du monde abondent dès que les poètes se font les analystes ou les commentateurs de leur activité. C'est ainsi, par exemple, que dans un ouvrage collectif récent traitant de la poésie contemporaine et qu'ils ont dirigé, Béatrice Bonneville-Humann et Yves Humann mentionnent cette idée d'une "autre perception" comme étant l'une des principales lignes directrices se dégageant des réflexions de la vingtaine de poètes contributeurs: " La poésie est appréhension du réel au-delà de la réalité. L'acte poétique permet de se poser et de voir derrière la réalité quotidienne une autre dimension. Ainsi, le réel n'est pas réductible à notre perception immédiate." (3)

    Le poète Rimbaud et les peintres impressionnistes ont été les contemporains d'Edmund Husserl, philosophe initiateur et figure majeure de la philosophie phénoménologique.

    Le point de départ de celle-ci fut le double constat que nos perceptions ordinaires ne nous font pas simplement prendre conscience du donné brut des sensations mais donnent un sens à des sensations brutes n'apparaissant donc jamais nues mais habillées d'une signification", et que ces donations de sens dans/par la perception sont sous-déterminées par ce qui ne se présente jamais à chaque instant que sous un point de vue restreint, n'en proposant qu'une face limitée, une "esquisse", de telle façon que "l'erreur" est toujours possible ( 4 ).                                                                        Notre perception est donc déjà catégorisation, interprétation et lecture, et s'il en est ainsi nous pouvons travailler à la déconstruire, la réduire pour prendre conscience de la combinaison d'éléments plus originaires dont elle était catégorisation, interprétation et lecture. Se constituer, en quelque sorte, un regard plus naïf, plus neutre, même si la perception de ces éléments plus originaires intègrera toujours une donation de sens.     

    Lorsque, par exemple, nous réalisons tout d'un coup que ces deux taches sombres de part et d'autre d'une tache plus claire sont deux parties d'une seule et même biche figée derrière un hêtre, il serait faux de dire que nous percevons la même chose et que s'est ajoutée seulement une connaissance nouvelle, laquelle serait d'un tout autre ordre que la perception, car chacun peut faire quotidiennement l'expérience du contraire: C'est bien notre perception elle-même qui se trouve soudainement transformée par la nouvelle donation de sens, laquelle pourrait néanmoins s'avérer "erronée" c'est à dire s'effacer derrière une nouvelle signification transformant de nouveau notre perception. Ces transformations de la perception par une nouvelle donation de sens sont toujours des révélations indépendantes de notre volonté, et si nous cherchons à revenir volontairement en arrière, c'est à dire opérer la réduction de notre perception à son état précédent, plus élémentaire et décomposé, n'appréhendant que des taches séparées, nous échouons inévitablement tant la nouvelle signification colle à notre esprit comme le fameux bout d'adhésif au bout d'un doigt s'agitant inutilement.                  Seule la disparition temporaire de l'objet de notre perception, permettant son oubli provisoire, saurait dissoudre le lien entre l'inaccessible donné présumé brut et la nouvelle signification dont il s'était revêtu.

    Compte-tenu de la frappante analogie entre la démarche initiale de la phénoménologie et les recherches des poètes et peintres pour exprimer un regard autre sur le monde et qui s'affranchisse des habitudes, y compris et surtout celles incrustées au cœur même de la perception, il devient très intéressant d'examiner rapidement le parcours d'une phénoménologie qui cheminera malheureusement vers la métaphysique d'une sorte de théologie négative.

    La réitération de la réduction décompose nos vécus de perception en présences si ténues, si vagues, si instables que nous devrions, comme le noctambule scrutant difficilement les ténèbres, nous demander si c'est choses existantes ou bien chimères. Certains, la sachant insondable, préféreront laisser la nuit à ses ténèbres et se satisferont des modestes  étrangetés du crépuscule quand d'autres, plus naïfs ou plus présomptueux, croiront trouver dans leurs chimères nocturnes les "briques" du monde vécu (5) et que d'autres encore, en manque inaltérable de mystère comme l'ivrogne en manque d'alcool, puisque toute présence pour eux doit être déconstruite, ne se satisferont même pas de la pseudo-présence des chimères et s'enfonceront dans les ténèbres pour l'impossible quête d'une indicible non-présence réputée fondatrice des présences et dont rien ne peut et ne doit être dit, sauf négativement pour la déconstruction de toute affirmation la concernant, comme il en fut du Dieu de la théologie négative (6)(7) .   

                                                                                                                                  Franck Reinnaz

    (1) : Pierre Parlant, Journée d'étude de CdF , févr.2014 .                                                                                                                                    (2) : Joseph-Emile Muller, "L'art au XXème siècle" .                                                                                                                                             (3) : page 14 de " L'inquiétude de l'esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise" paru aux Editions Cécile Defaut.                                                     (4) : Evidemment, l'emploi des termes de "sensations brutes" et "d'erreur" est ici fourvoyant, puisque le propre de la phénoménologie est de n'accorder l'existence ( c'est à dire : existence pour la conscience ) qu'à des sensations déjà dotées d'un sens pour le sujet.                                                    (5) : Lisant le Husserl de "La phénoménologie de la conscience intime du temps", je ne lis plus une analyse de vécus élémentaires de sensations relatives au déroulement du temps mais une théorie abstraite présumée cohérente avec ce qui se passe au niveau des sensations effectivement accessibles à la conscience. Théorie dont on pourrait  seulement dire, au mieux, que tout se passe à ce niveau comme si elle était pertinente.            (6) : Sur ce sujet, voir le chapitre "Pour une philosophie non théologique" de Mikel Dufrenne, dans son essai intitulé "Le poétique" ( Ed. P.U.F )          (7) : Comment ne pas ici penser aux poètes dont l'écriture dissuade l'interprétation tant elle est condensée, abrupte et mystérieuse et qui pourtant , par leurs refus de réduire la valeur de leurs poésies à leur habileté formelle ou leur agrément esthétique ou ludique, suggèrent que quelque chose s'y dit ou s'y montre "quand même". Il est d'ailleurs très rare qu'une analyse approfondie de ces poésies évite, malgré la difficulté, de verser dans l'interprétation, comme si le critique y voyait la meilleure démonstration de leur valeur; laquelle interprétation glisse inévitablement vers la métaphysique.

     

      


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