• Le chemin de crête des agnostiques. (L'outre-monde poétique, 3ème partie)

      

    C'est l'exploit de certains maîtres du langage poétique que de se tenir en permanence à la limite du monde dicible, sur une étroite voie à mi-chemin entre transparence et opacité, dans la translucidité et l'ambiguïté, pour une poésie permettant l'interprétation métaphysique ou mystique, sans néanmoins l'affirmer ni peut-être même l'envisager:

    " L'œil                                                                                                                      

    une source qui abonde      

    mais d'où venue ?      

    de plus loin que le plus loin      

    de plus bas que le plus bas       

    je crois que j'ai bu l'outre-monde "  (1)

     

    De cette écriture poétique cheminant à l'extrême limite du monde dicible, Vassilia Corraka dit que "c'est dans cette ombre de l'autre monde que le poème désire se tenir" (2). Cette formule joliment poétique est irrationnelle dans la mesure où "l'autre monde" mentionné est l'outre-monde de la transcendance. Qu'elle puisse paraître pertinente à beaucoup montre bien à quel point de nombreuses expressions, figurant dans les œuvres de ces poètes, permettent à leurs lecteurs ou exégètes une interprétation métaphysique ou mystique : Suggérer qu'en ce monde de nos vies quotidiennes puissent se lire les traces ou l'ombre d'un outre-monde, c'est déjà se situer au-delà de cette limite où butent les véritables agnostiques, lesquels admettent "l'existence" possible de cet outre-monde mais nient toute possibilité de manifestation de celui-ci dans le monde "réel" quotidien et donc toute connaissance positive à son sujet, même intuitive (3). 

    Pourtant Philippe Jacottet se présente comme agnostique et l'exprime nettement : " La parole qui cherche à échapper à ce monde ou à le dépasser, s'égare et s'altère, en trahissant à la fois le monde où elle aurait dû continuer à jouer puisqu'il est son domaine, et l'absolu où elle ne peut que s'éteindre." (4) 

    Cette possibilité d'interprétation métaphysique ou mystique des vers d'un poète agnostique connaît au moins trois causes :                                                                                                                                                                  - se maintenir sur la limite visée est difficile et se paie d'écarts involontaires, tantôt en deca et tantôt au-delà.                   - cette limite n'est pas nette, connue et reconnue ( cf articles des 15 et 21mai ).                                                           - si les textes poétiques sont ambigus par nature, ils le sont bien plus pour le lecteur que pour l'auteur.                         

    Cet éventail des interprétations possibles est encore plus ouvert pour des poètes d'une moindre maîtrise et qui prétendraient suivre cet étroit chemin de crête, d'autant que dans leurs nombreux débordements se manifeste chez beaucoup l'influence persistante, bien qu'atténuée, d'une ancienne poésie fortement contaminée par le mysticisme dans ses formes d'expression devenues des modèles de "joliesses poétiques" .

     

                                                                                                                                Franck Reinnaz

     

    (1) : Philippe Jacottet dans "Airs" ( Ed. Gallimard) .                                                                                                                                            (2) : dans " Yves Bonnefoy et Philippe Jacottet - Approches parallèles" ( Ed. Publications Universitaires Européennes ).                                              (3) : Limite dont J. Starobinski, dans son introduction au recueil  "Poésies 1946-1967" (Ed. Gallimard) de P.Jacottet, évoquait la possibilité d'en tirer un chant et "de prendre en quelque sorte appui sur l'abîme pour se maintenir au-dessus" . Nouvel exemple de ces formules irrationnelles, par lesquelles les exégètes des œuvres poétiques trahissent la rigueur analytique pour la joliesse poétique.                                                                                    Poésie et logique ont chacune leur valeur, mais pas leur confusion.                                                                                                                      (4) : dans "La promenade sous les arbres" ( Ed. Gallimard ) 

     

     


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