• Le beau-parleur

    Vers la fin du 19ème siècle, les classes sociales portaient l'uniforme: Barbe et chapeau pour le bourgeois, moustache et casquette pour l'ouvrier. Par la suite, les distinctions physiques seront en général moins évidentes et massives, même si leur symbolique discriminante pèsera tout autant.                                                                                              Mais une différence radicale persistera : Le premier maîtrise le langage de la persuasion et en fait même l'outil de sa domination sur le second, à proportion de son élévation sur l'échelle du pouvoir, quand le second n'en use qu'avec prudence et maladresse.

    Si le philosophe ALAIN disait que le bourgeois est celui qui vit de persuader, c'est qu'il faut distinguer l'homme du commandement de celui de la persuasion, au moins en principe. C'est à dire, savoir si ses mots pèsent parce qu'il a du pouvoir ou s'il a du pouvoir parce que ses mots pèsent, même si la pratique de cette distinction ressemble à la recherche de l'origine de l'œuf et de la poule. 

    Le peuple manuel brocarde et méprise le beau-parleur ou bien l'admire et le respecte, selon qu'il devine que cet exercice se fait à ses dépens ou non.  Mais comment le saura-t-il si les outils lui manquent pour distinguer la vacuité des sophismes sous le chatoiement des mots et démêler ainsi logique et esthétique, raisonnement et séduction. 

    Quand l'homme de la persuasion malaxe et forme les opinions, l'homme du commandement agit sur les volontés. L'asservissement par le premier devrait être plus humiliant, puisque le second ne dirige nos volontés que comme détenteur provisoire de l'arme des lois et règlements, alors que le premier semblerait nous dominer sans armes pour mieux nous faire honte de notre faiblesse. Mais il n'en est pas ainsi pour ceux qui, n'en voyant pas les armes, ne peuvent pas non plus se rendre compte de l'abus de pouvoir qu'ils subissent. 

    S'il a de l'expérience, et puisque les actes du beau-parleur sont les seuls signes à lui parler vraiment, le peuple manuel restera longtemps méfiant devant ces belles paroles avant d'opter parfois pour le respect et plus souvent pour la détestation.                                                                                                                                                       Mais s'il est encore jeune ou naïf, comme il l'est souvent, pour son bonheur et son malheur, la musique du langage et le chatoiement de ses images peut emporter son adhésion, comme autrefois la beauté des chants liturgiques, le beau-parler des messes et les belles dorures des chapelles.

     

                                                                                                                  Franck Reinnaz

     

     

     


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