• La photographie ... que vous ne verrez pas.

    J'avais repéré sur la carte cette profonde entaille dans le plateau, ce long vallon s'étirant entre deux pentes boisées.

              La photographie ... que vous ne verrez pas.Après une descente plus rude encore qu'envisagée, j'avais atteint l'étroite prairie et la cabane abandonnée près de laquelle trainaient encore un siège brisé, des bouts de corde et quelques vieux outils, et j'y avais attendu que le jour s'estompe et entame son long déclin, soleil repassé sous la crête, avant de m'engager face au vent dans ma chasse photographique en suivant lentement le ruisseau dont le chuchotement camouflait un peu mes bruits et l'ombre de sa bordure d'arbustes ma silhouette.

    J'avais pu m'approcher du fier chevreuil que vous voyez ici, profitant de sa curiosité aussi vive que sa méfiance.

    Et maintenant c'est cette chevrette se reposant là-bas dans les hautes herbes et dont les oreilles émergent à peine. 

    Comme elle persiste à rester couchée, je quitte l'ombre des arbustes pour progresser à découvert vers elle à pas très lents et très prudents, et plus je m'en approche plus croit le plaisir anticipé d'une belle photographie et la fierté de pouvoir, par mon silence et ma lenteur, tromper la vigilance d'un animal si méfiant et aux sens si aiguisés.

    La diversité des photographies est théoriquement illimitée et néanmoins les photographes animaliers ont tous en ligne de mire quelques photographies-modèles aussi reconnaissables entre toutes que des pépites d'or dans le sable d'une rivière. L'image-pépite espérée, qui m'échappe depuis quelques années et dont je crois me rapprocher un peu plus à chaque pas nouveau vers la chevrette, est celle de son survol des hautes herbes, comme pendue au ciel par un fil invisible quand ainsi la figera mon appareil dans sa soudaine fuite bondissante.

    La chevrette pourtant est encore là. Alors même que je n'en suis plus qu'à quelques mètres, que je la mitraille depuis quelques secondes et qu'elle eut dû s'enfuir bien avant. Elle s'est à peine un peu relevée et semble chercher du regard la cause du bruit qui la dérange.  A droite, en face, à gauche et sans jamais se fixer sur moi, comme si je n'existais pas.     Et quand enfin elle se dresse et s'éloigne, c'est d'une course sans bonds, maladroite, hésitante et qui s'empêtre un moment dans un buisson de ronces.

    Ces images de chevrette aveugle, vous ne les verrez pas ... et moi non plus.                                                               Je les efface de l'appareil pour qu'aussi s'efface un malaise rétif à l'analyse.

     

                                                                                                                                         Franck Reinnaz

     

     


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