• L'héritage métaphysico-mystique. ( L'outre-monde poétique , 1ère partie )

     

    Le jour où je lui "avouais"  mon intérêt pour la poésie, ma sœur cadette qui savait mon ferme athéisme s'en étonna ainsi :                                           " La poésie, c'est pas un peu comme la religion ?".  Sur le coup cette suggestion m'avait agacé.                                                                             Pourtant, après réflexion et concernant une certaine poésie, je la trouve aujourd'hui assez pertinente .                                                                      Ci-dessous : Première des trois parties de cette réflexion ( suite dans six jours ). 

                                                                                                                                              Franck Reinnaz

     

                                                                                  * * * 

    Métaphysique ou poésie mystique peuvent nous séduire comme échappatoires au malaise existentiel: L'absurde, le manque, la fragilité ou l'angoisse, prégnants mais indicibles, nourrissent un malaise incurable et l'élan d'une fuite vers un ailleurs, un outre-monde inaccessible à notre perception ( 1 ).                                                                                   L'impasse cherche une voie, l'indicible cherche une voix.                                                                                         Certains claironnent cette quête et d'autres la chuchotent, sirènes de notre futur naufrage.                                             Leurs séduisantes voix nous aspirent sur ce courant de mots que les nôtres suivront peut-être. 

    Pourtant, la métaphysique n'offre qu'un mirage textuel avec ses violations des règles du langage, insidieuses mais inlassablement répétées, et son usage de mots aux significations brumeuses dans un discours ne donnant que l'illusion de la rationalité. Mais elle ne nous expose pas la nudité décevante de sa déraison, elle avance camouflée sous l'infinie complexité d'un empilage d'abstractions de plus en plus sophistiquées et de plus en plus floues, et se pare de mots glorieux imprégnant notre culture sous le parrainage de noms illustres ( 2 ) . 

    Les "sorties de route" linguistiques du métaphysicien sont très discrètes et échappent aux lecteurs ordinaires impressionnés par tant d'apparente science, mais elles s'enchaînent innombrables, nous entrainant insidieusement dans les brouillards de plus en plus denses de présumés outre-mondes.                                                                            Les mystiques n'ont pas ces timidités ; brocardant la raison mièvre et insuffisante, leurs paroles fiévreuses sont d'une poésie "exagérée".                                                                                                                                           Usant anormalement des mots pour s'affranchir d'un insuffisant langage ordinaire , les poètes, mystiques et métaphysiciens se retrouvent voisins, dans les marges marécageuses du langage(3).

    Dans l'Europe du dix-neuvième siècle et particulièrement en Allemagne, lors de la réaction anti-rationnaliste de certains milieux culturels, les liens étroits entre des métaphysiciens, mystiques et poètes, favorisèrent une brûlante poésie métaphysico-mystique durablement influente.                                                                                                       Bien qu'estompées, les traces de ce modèle se lisent encore aujourd'hui dans une poésie néanmoins plus tiède, au mysticisme voilé, souvent signalée par son caractère abstrait, opaque, semée d'allusions à la transcendance d'un outre-monde dont l'accès s'esquisse au-delà de l'ordinaire banalité, et riche en oxymores découlant de son oxymoron fondateur: "Dire l'indicible".

    Toutefois, l'abus de ces opacités atténuant l'intensité poétique au profit de la seule mystique, cette poésie se limite souvent à ne suggérer de l'outre-monde que son seul reflet derrière les mots ( "creuser le temps", "traverser l'apparence", "dépasser l'espace", "l'autre lumière", etc.).    

    Mais sous le mot ne se montre que l'ombre floue du mot.

     

                                                                                                                    Franck Reinnaz

     

    (1) : Nous disons "transcendant" ce qui est absolument et par principe inaccessible à nos sens et à la connaissance qui en découle. Le métaphysicien tente illusoirement un discours rationnel visant à affirmer cette transcendance et en préciser la nature, alors que le mystique renonce au discours rationnel et prétend avoir de cette transcendance ( divine ou pas ) une connaissance directe par ce qu'il nomme l'intuition, généralement très partielle et très fugitive.                                                                                                                                                                                                     (2) : Pourtant, pour nombre de philosophes positivistes, le discours métaphysique n'était plus de la philosophie mais de la poésie, voir par exemple les commentaires de Rudolf Carnap sur Martin Heidegger.                                                                                                                                        (3): Le domaine de ce qui est rationnellement dicible n'est pas borné par une frontière nette, connue et reconnue.                                                  Ceci vient de ce que le sens des mots, et donc des expressions linguistiques, n'est pas totalement déterminé et partagé. S'il n'en était pas ainsi, le langage "se bloquerait" comme le ferait une mécanique sans jeu. Les jeux résidant ici dans les incomplétudes inévitables des définitions, les sens figurés métaphoriques extensibles à volonté, les connotations souvent prégnantes mais jamais universelles, les synonymies toujours approximatives, etc.                                                                                                                                                                                    S'éloigner du rationnellement dicible, n'est pas plonger dans un abîme, mais pénétrer dans des sables mouvants où l'on s'enfonce d'abord à peine, mais de plus en plus à mesure de notre obstination, sans jamais totalement disparaître.                                                                                    L'indicible n'est pas coupé du dicible, il en constitue les marges où vaquent métaphysiciens et poètes.                                                            Toutefois, l'imprécision de la limite de ces sables mouvants n'empêche pas l'homme ordinaire de déterminer la zone restreinte et proche où pouvoir vivre sans crainte de perdre pied et, débutant au-delà de la fin de celle-ci, la zone distante où le risque est trop grand.

     

     

     

     

     

     

     


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