• Jean-Luc Maxence : " Psychanalyse et poésie contemporaine "

     

     

         Jean-Luc Maxence, psychanalyste, essayiste et poète,Jean-Luc Maxence : " Psychanalyse et poésie contemporaine "

    a fait paraître en 2015, aux éditions du Castor Astral, un essai sur la relation entre psychanalyse et poésie contemporaine.

         Je résume ainsi sa thèse:                                            La poésie contemporaine et la psychanalyse ont en commun d'œuvrer à faire jaillir le même matériau verbal brut interprétable comme l'expression spontanée d'une parole saturée de traces, plus ou moins malaisément décodables, de l'inconscient profond du sujet. Elles doivent pour cela surmonter des résistances, nommer des fantasmes, mettre en scène du désir, désigner du refoulé, décrire des images et du rêve et surmonter des censures. Les deux sont sœurs, sinon même jumelles, ayant l'ambition d'aider un individu, poète ou analysé, à se comprendre et s'accepter tel qu'il est vraiment, sans masque.

         Ce faisant, l'auteur me semble caractériser la poésie de manière doublement restrictive:   

    - D'abord, il semble dénier aux textes de Jean Follain, Francis Ponge et tant d'autres, la qualité de poèmes, puisqu'il paraît raisonnablement exclu de pouvoir dire de l'écriture de ceux-ci que " la poésie est jouissance d'un fou à lier, à écrire, éjaculation dramatique revenue des caves refoulées de soi-même ..." ( P18). Il est vrai qu'aucun n'échappe au malaise existentiel, mais ils le "subissent" et l'expriment selon des intensités très diverses.                                                        Cette définition restrictive de la poésie a toutefois l'avantage d'insister sur une différence radicale entre deux types d'écritures: Celles qui, laissant libres les rênes du cheval indompté de la parole brute, sont l'expression d'une vie intérieure et celles qui, tenant les rênes et en usant, visent une direction sans maîtriser les détails du trajet. Ces dernières n'ont pour thème apparent que le monde et les hommes et sont moins expressives que narratives ou descriptives, aussi incohérentes, incomplètes ou mystérieuses soient ces narrations ou descriptions.   

    - Ensuite, à force d'insister sur les analogies entre psychanalyse et poésie, sans guère présenter les différences, il semble  négliger le travail spécifique du poète qui transforme le matériau verbal brut en poésie: la position de l'enjambement, tel mot écrit plutôt que tel autre presque synonyme, tel mot ajouté pour éclaircir ou accroitre la confusion etc. .               Plus ou moins intense et plus ou moins conscient, ce travail existe toujours même si les poètes préfèrent insister sur leur côté artiste que sur leur côté artisan. Ils sont sincères quand ils nous disent n'avoir pas voulu ce qui s'est fait spontanément, comme nous le dit aussi le tennisman dont on admire le service imparable, mais ils oublient les milliers d'heures consacrées à leur activité et qui transformèrent progressivement l'action volontaire en quasi-automatisme quasi-inconscient, dans l'opération duquel j'admet qu'intervient aussi, avec la visée de poétisation, le balancement entre le désir de se dévoiler et la crainte d'être trop découvert. Même chez les initiateurs du surréalisme, le renoncement total au travail de poétisation du matériau verbal n'était pas tenable : " Breton fut vite déçu sur ce versant-là. D'intuition, il évalua les limites du procédé en domaine de poésie " ( p. 87 ).

         L'auteur a beau nous présenter psychanalyse et poésie comme sœurs, on sent bien que ces deux sœurs ne sont pas vraiment vues comme étant jumelles et que la première est pensée comme seule à même d'éclairer le sens de ce que profère la seconde.                                                                                                                                             Ceci me semble un peu vrai. Mais un peu seulement, car la psychanalyse est aussi fondée et aussi infondée que la pratique ancienne de la médecine par les plantes: Basées sur un éparpillement de constats empiriques très partiels, elles se fondent sur des théories ni confirmables ni falsifiables, proférées avec force formules impressionnantes et vocabulaires ésotériques, et aggravent l'état des souffrants aussi souvent qu'elles les soulagent.                                              L'absence de scientificité stricte n'empêche pas toute pertinence: La théorie Darwinienne de l'évolution est crédible mais n'est ni confirmable ni infirmable et n'est donc pas scientifique, à proprement parler. Pourtant j'y crois et je lui reconnais un grand et heureux pouvoir de subversion des théocraties.                                                                                      De même, je crois à la pertinence d'une bonne part des intuitions de la psychanalyse et je me félicite de son potentiel de subversion des conventions et masques sociaux, mais je pense impossibles une science et une thérapeutique fondées sur elle seule. (1)                                                                                                                                        Malheureusement, ce pouvoir de subversion s'est trouvé très affaibli suite à cette période de la mi-vingtième siècle où de nombreux psychanalystes ont donné l'impression de prétendre tout expliquer et tout soigner sur la base d'informations très restreintes, quand par ailleurs la logorrhée ésotérique de certains autres, débordant de son terrain d'élection, passait pour un modèle de pensée critique.  Il en résulte une telle érosion du pouvoir de subversion de la psychanalyse qu'aujourd'hui, sans aucune conséquence notable, la parole des psychanalystes peut se répandre dans les médias à proportion de son innocuité.                                                                                                                            Comme si la parole en attente de libération n'était pas tant celle des analysés que celle des psychanalystes !              

                                                                                                                                                     

                                                                                                                                                Franck Reinnaz

     

    (1) : Des réserves tout aussi importantes, bien que d'une nature différente, peuvent être émises à l'encontre du réductionnisme de la biologie moléculaire et de la présumée capacité de ses pilules-miracles à soigner les psychismes abîmés.

     


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