• Jean-Claude Pinson : " Poéthique " et "Poétariat"

    Jean-Claude Pinson : " Poéthique - Une autothéorie " ( Ed. Champ Vallon , 2013 )

          Dans les derniers livres de Jean-Claude Pinson, et particulièrement dans "A Piatigorsk - sur la poésie"  (1) et dans "Poéthique - une autothéorie " (2) (3), les concepts de "poéthique" et de "poétariat" sont d'usage fréquent. 

    Si le concept de "poétique" concerne les aspects littéraires de certains textes ou paroles, celui de "poéthique" s'applique à l'efficience existentielle du langage poétique, son pouvoir d'aviver l'existence du sujet et sa perception de la présence sensible du présent, sa conscience de soi et du monde.  L'auteur élargit parfois le sens de ce concept pour qualifier tout mode de vie irrigué d'activités artistiques, et pas seulement poétiques, vivifiant l'existence du sujet et sa perception du présent sensible. 

    Quand à l'autre concept de "Poétariat", il nomme la multitude croissante de personnes, dans les sociétés post-industrielles modernes, attachées à modeler et gouverner leurs vies et se déprendre de la doxa de l'homo-économicus, du règne du calcul et des intérêts et de leur aliénation à des désirs induits de consommateurs passifs, à viser l'être plus que l'avoir en se livrant à diverses activités de nature artistique, c'est à dire en s'essayant à vivre poéthiquement ( au sens large ).               La croissance de cette multitude serait facilitée par les mutations du monde du travail ( plus intellectuel, plus créatif, plus autonome ), l'accroissement du temps libre, la démocratisation de l'art et l'évolution des mœurs.                    

    L'auteur semble ainsi opposer des vies régies par le calcul et les intérêts, sacrifiant le présent au profit présumé de l'avenir, et des vies poéthiques supposant une pleine ouverture à l'existence présente, l'ici et le maintenant.   

         Il me semble que ces deux concepts restent ici trop abstraits et demanderaient à être précisés en répondant, par exemple, de manière plus substantielle aux questions suivantes :                                                                               a : L'efficience  poéthique  de  la  poésie  est-elle  le  fait  de  la  poésie  elle-même  ou  de  la  littérature  ou  du langage en général (4) ?                                                                                                                                       b : Est-ce l'exercice de l'expression artistique  ( dont la poésie ) qui vivifie l'existence du sujet et sa perception du présent sensible ou bien est-ce la vivacité de l'existence d'un sujet qui favorise sa création ou sa réception de l'expression artistique ? (5)                                                                                                                                                      c : Existe-t-il des modes de vie, autres que poétiques et artistiques, susceptibles de vivifier l'existence du sujet et de sa perception de la présence sensible du monde ? Et si c'est le cas, ne faut-il pas élargir le sens du mot "poéthique" à l'ensemble de ces possibilités ?                                                                                                                              d : Pourquoi ce mot  "poétariat" qui suggère une forte corrélation avec la poésie ? Si les activités de nature artistique de ce poétariat sont plus précisément poétiques il ne s'agit certainement pas d'une multitude, à moins d'élargir démesurément le sens du mot "poétique". Mais cela n'apporterait que confusion puisque ce mot est aussi souvent à comprendre au sens "étroit". Et, à l'inverse, si d'autres activités ni poétiques ni artistiques sont susceptibles d'une même efficience existentielle vivifiante, le choix de ce mot s'impose encore moins.  

         Que l'art et/ou la poésie soient des activités vivifiant l'existence du sujet, sa conscience de soi et sa perception du monde, est une affirmation si conforme à la doxa de ces milieux, si plaisante à entendre, qu'il semble superflu d'exposer avec précision et de manière convaincante ce que ces activités changent effectivement aux vécus de conscience du sujet et aux "couleurs" du monde pour lui. Ces vécus de conscience étant inaccessibles à autrui, le travail de cette exposition, cette quasi-démonstration de la réalité du phénomène, est une tache de romancier et non d'homme de science;  ni de philosophe ou de poète, lesquels seraient trop abstraits ou trop flous.                                              J'admet moi-même que se déprendre du calcul et des intérêts, de l'obsession de l'efficacité et du rendement, et descendre du train fou des pulsions consommatrices pour viser l'être plus que l'avoir nous rend plus sensible aux couleurs du monde et de nos vécus subjectifs. Mais l'art ou la poésie ne me paraissent pas être les seules voies ouvrant vers cette vivification de l'existence (6). L'auteur le suggère également mais sans insister. 

         Autant je comprend le rôle de l'accroissement du temps libre et de la relative démocratisation de l'art, à quoi s'ajoute l'apport des nouvelles technologies audiovisuelles, autant je suis sceptique sur le rôle des mutations du monde du travail. Une création artistique ne peut viser un usage utilitaire, étant étrangère au monde du calcul et des intérêts auquel, par contre, appartient inévitablement le travail, aussi intellectuel et créateur soit-il.                                                          Dira-t-on que sont membres du poétariat le publicitaire créateur d'un slogan vendeur, ou l'informaticien créateur d'un programme d'optimisation des transactions financières !?

         D'une certaine manière, j'ai intégré ce poétariat en démarrant une activité de photographie animalière et en créant le présent  Blog  dont  certains  articles  peuvent  être  lus  comme  des  témoignages  de  ma  recherche  d'une  vie  plus poéthique ( au sens le plus large ) (6). Les quelques réserves ou questions mentionnées ici doivent être comprises comme affirmant cet intérêt pour les thèmes abordés par l'auteur dont j'espère lire un prochain livre qui se consacrerait exclusivement à analyser en détail et illustrer d'exemples concrets ce qui rapproche et ce qui distingue poétariat, poèthes et poètes. La réflexion de Jean-Claude Pinson sur ces sujets me semble prometteuse dans une époque où nous déplorons peut-être trop l'effacement du poétique, en oubliant que l'essentiel est le poéthique dont les manifestations peuvent être distinctes et pas nécessairement déclinantes.

     

                                                                                                                                                          Franck Reinnaz

     

    (1) : Editions Cécile Defaut 2008              

    (2) : Editions Champ Vallon 2013

    (3) : Livres composés d'une compilation de brefs essais de circonstance, dont le second est habilement présenté par l'auteur comme une sorte d'application de la méthode phénoménologique de variation éidétique pour éclairer la signification des deux concepts proposés de "poéthique" et de "poétariat". Il s'agirait donc de la succession d'une multitude de points de vue différents sur l'objet de sa réflexion dont finirait par se dégager, transcendant toute vue particulière,  l'essence de l'objet considéré, c'est à dire le sens de ces concepts. Leur mention est pourtant anecdotique ou même absente dans certains de ces essais traitant d'un tout autre sujet. La plupart d'entre eux contribuent  effectivement à la compréhension de ces questions, mais pour des raisons pas toujours évidentes et que le lecteur pourrait ne pas apercevoir. C'est pourquoi j'aurai trouvé utile que certains de ces essais soient précédés d'un court texte explicitant ces raisons. L'éparpillement de la réflexion dans une multitude de textes, dont la plupart traitent surtout d'autres sujets, n'aide pas à juger de sa cohérence et de sa pertinence.  Seuls quatre textes traitent spécifiquement et plus en détail de ces questions : Les paragraphes intitulés " Divers devenirs" et "De la poéthique" dans " A Piatigorsk..." , et les paragraphes intitulés "habiter en poète" et "Du poétariat" dans "Poéthique ..."   

    (4) : On sait que le seul fait de multiplier les catégorisations discriminantes du donné sensible affine et vivifie notre regard sur le monde ( voir par exemple les multiples mots nommant, chez les esquimaux, différents types de neige là où nous ne voyons que " de la neige"). Bien entendu, il fallait bien que le regard saisisse d'abord peu à peu ces nuances avant qu'on puisse les nommer, mais de les nommer permets ensuite de les apprendre plus vite et de percevoir avec l'immédiateté de l'évidence ce qui ne fut d'abord qu'à peine perçu avec hésitation et trouble.             

    (5) : L'auteur lui-même mentionne l'idée de Pierre Bergounioux selon laquelle la réalité "ne nous rappelle jamais mieux sa royauté et sa puissance que lorsqu'elle vient, "avec perte et fracas", " pulvériser l'idée qu'on s'en faisait". Pour accueillir cette réalité, note Pierre Bergounioux, deux préalables sont requis: il faut l'avoir éprouvée en personne et être à son égard sans prévention ni projet préçis [...] en somme porter sur elle le regard naïf de la jeunesse, seule capable de saisir "le vif de l'expérience, sa hauteur, sa fraîcheur virginale " ".  ( dans le livre "Poéthique", page 219 ).          

    (6) : Voir Articles du blog, pour 2015 : 9 février, 6 mars, 20 avril,18 mai, 16 et 23 septembre, 21 Octobre et 9 décembre.

     

     


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