• Jacques Josse , ou l'alcool de mots du matelot de mansarde

     

    Jacques Josse

     

         J'ai découvert Jacques Josse au début des années 2000 avec son recueil "Vision claire d'un semblant d'absence au monde" (1) et cela conforta mon croissant intérêt pour la poésie contemporaine. 

    Pourtant, je l'avais ensuite momentanément oublié, attiré par tant d'autres écritures qui, pour moi, brillaient toutes également de l'éclat de la nouveauté alors que me manquaient encore les outils pour mieux en peser la valeur.

    Aujourd'hui, ses proses poétiques me paraissent un modèle du genre avec leur écriture aiguisée, sans graisse, nerveuse et gaillarde, usant sans excès de métaphores originales.   Des "âmes" ballotées de désirs et de sentiments, lesquels sont les vrais sujets cachés de ces récits sans abstractions, jamais nommés ni théorisés ni analysés et bégayant un langage de gestes plus que de mots, peuplent de brefs et denses récits, où ces solitudes déphasées, aux destins souvent tragiques, se croisent dans des bars, oasis d'un océan de brume pour ces êtres dont l'alcool libère l'imagination et d'abruptes paroles. 

    Ni les images, surprenantes mais aisément compréhensibles, ni la condensation de l'expression, épurée mais sans excès et donc sans ambiguïté, ne voilent vraiment le sens de textes généralement assez transparents.                           Certains puristes poéticiens, bien qu'appréciant ces proses, leur refuseront peut-être le caractère de poème puisque de sens trop accessibles et sans subversion du langage. Cette querelle de mots m'indiffère et confirme la continuité entre littérature  et poésie et leur égal pouvoir de me captiver. (2)

    Jacques Josse a présenté dans "Journal d'absence" (3) le projet d'écriture qui l'oriente depuis longtemps:

    " Désirant prolonger un périple entamé depuis longtemps déjà, initié dès les premiers cahots d'une enfance larvée, minée, caressée par les mains tièdes du vent d'Ouest et par celles, plus froides, de Dieu, de l'alcool et des morts, il rassemble des bribes, recolle les morceaux d'une histoire tragique, essaie de trouver assez de clarté en lui pour glisser une ombre entre les draps de sa mémoire." 

    Admirable exemple de son écriture si personnelle, et qui éclaire son projet bien mieux que je n'aurai pu tenter de le faire. A ceci près, tout de même, que les morceaux de cette histoire ne sont pas vraiment recollés dans ses livres, et que les masques divers qui l'y dissimulent souvent sous l'apparence d'un "il", indéfini et possiblement changeant, ne suggèrent pas avec évidence l'unicité de cette histoire.

    Recoller les morceaux et motiver des relectures éclairantes aura été, pour moi, tout l'intérêt de son récit "Liscorno" édité en 2014 par les éditions Apogée. On y voit un adolescent solitaire et mélancolique s'évader d'abord en imagination du havre de sa mansarde, pour naviguer dans les œuvres des écrivains et poètes admirés, aux caractères saillants et aux vies bousculées (4), puis s'en aller vraiment dans le grand dehors où dérivent d'autres sujets sans amarres, familiers des bars et des brumes, ces "abonné[s] des traîneries nocturnes" (5), ces "arpenteurs de solitudes qui se sont un jour ou l'autre absentés du monde pour ne plus jamais y revenir". (6)

    Après lecture de "Liscorno", et comme le suggère la citation de Thierry Metz ouvrant le recueil ( "Il va me falloir revenir d'où je viens" ), les proses poétiques de "Hameau mort" (7), paru en 2014 aux éditions Jacques Brémond dont l'habituelle rugueuse couverture grise semble particulièrement de circonstance, se révèlent truffées de ces "morceaux d'une histoire" mentionnés précédemment (8), et l'auteur y apparaît comme le personnage central que croisaient alors d'autres âmes gaillardes ou bancales, du temps où vivait le hameau désormais mort, devenu hameau des ombres, des absences, des morts.

    Tout ceci étant dit, vous pourriez craindre une lecture assez lugubre, mais il n'en sera rien: L'intensité de l'écriture, son énergie, sa gaillardise et ses originales métaphores offrent un grand plaisir et je vous en propose cet exemple:

    " L'envie d'aller servir un cognac à ses morts et de filer au cimetière en creusant l'obscurité à l'aide d'une lampe lui a traversé le crane en une seconde. Autour de lui, le bois craquait, la nuit était froide, la solitude battait des ailes. Seule une ombre froissée sous terre semblait en mesure de retaper le regard de cet homme qui, boitant, descendait, fiole en poche, le chemin du bourg". (9)

     

                                                                                                                                  Franck Reinnaz

     

    (1) : Ed. Paroles d'Aube, 1998                                                                                                                                                                     (2) : Par ailleurs, Jacques Josse écrit tantôt des livres de récits et tantôt des recueils de proses poétiques                                                                (3) : Ed. Apogée 2010. Texte des premières lignes du livre, repris en quatrième de couverture.                                                                            (4) : Ces ombres amicales qui l'accompagn(ai)ent sont le sujet de son livre de récits titré "Ombres sans suite" et paru aux éditions Cadex en 2001. Cette ouverture aux autres écritures suscita son ancienne activité de revuiste ( revue Foldaan ) et d'éditeur ( éditions Wigwam ) et distingue son blog actuel d'avec de nombreux autres plus égocentrés ( www.jacquesjosse.blogspot.fr )                                                                                      (5) : page 59 dans "Hameau mort".                                                                                                                                                                   (6) : page 15 dans "Vision claire d'un semblant d'absence au monde".                                                                                                                  (7) : "Hameau mort" avait fait l'objet d'une première version parue en 2008 chez Publie.net                                                                                  (8) : Ces morceaux d'histoire peuvent réapparaître dans différents livres, mais sous d'autres formulations et d'autres éclairages. Par exemple: la page 56 de "Vision claire ..." et la page 61 de "Hameau mort", ou bien encore la page 81 de "Vision claire ..." et les premières pages de "Hameau mort".             (9) : page 19 de "Hameau mort".

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    jhkity


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