• J.P.Siméon : " La poésie sauvera le monde " ( Ed. Le Passeur , 2015 )

     


    J.P.Siméon : " La poésie sauvera le monde "  ( Ed. Le Passeur , 2015 )

         Jean-Pierre Siméon faisait paraître en 2015, aux éditions Le Passeur, un essai sur la poésie, intitulé " La Poésie sauvera le monde ".

         Cette centaine de pages, écrite avec le constant souci d'être compris, fut très bien accueillie comme on pouvait s'y attendre tant l'affirmation des éminentes vertus de la poésie conforte la doxa d'un milieu assoiffé de reconnaissance.

         On ne peut que se féliciter de cette volonté de dépasser les trop rapides assertions par quoi s'énonce usuellement cette doxa, pour développer une argumentation visant réellement à convaincre, mais l'énergie et même l'enthousiasme alimentant cette volonté d'argumentation sont aussi ce qui, à mon sens, pousse trop loin la démarche par excès d'optimisme.

         Après lecture, ce livre me paraît comme une nouvelle version, plus simple et plus optimiste, des thèses de Yves Bonnefoy sur la critique du concept et du langage ordinaire et de Jean-Claude Pinson sur la poéthique, thèses que j'avais discuté plus en détail dans mes articles des 20 sept. 2016 et 25 Janv. 2016 sur le présent Blog.

         Je résumais ainsi ma lecture de Y.Bonnefoy : "Pour beaucoup de poètes chez qui la poésie n'est pas qu'un jeu avec les sonorités ou les formes, mais une activité vitale où serait en cause une (des) voix issue(s) des abysses du moi et/ou l'expression de l'inépuisable altérité et infinie richesse de la présence du monde , l'usage poétique de la langue nous permet d'entrevoir une connaissance nouvelle sur le monde du poète, et donc aussi le notre, ou sur le poète lui-même, et donc aussi sur nous, alors que le langage ordinaire, superposant sur le réel la trame d'un découpage conceptuel, n'en donne qu'une connaissance appauvrie."

         C'est aussi ce que je crois lire ici. Mais là où Siméon glorifie les pouvoirs de révélation d'un langage poétique libéré de la dictature du concept, Bonnefoy reconnaît que nous sommes condamnés au conceptuel, la conscience elle-même supposant la catégorisation du perçu sans laquelle il n'y aurait pas présence du monde. Par conséquent, il est beaucoup plus prudent sur la possibilité d'un dépassement du langage ordinaire par l'expression poétique et la poésie, ce dépassement restant un objectif régulateur, un horizon qui nous oriente vers une tâche à jamais inaccomplie.

         Quant à moi, si je comprend l'intérêt de l'usage poétique du langage pour lutter contre son appauvrissement induit par l'orientation actuelle de la société, je me demande pourquoi serait un problème l'infini dépassement du langage par la perception, c'est à dire le constat qu'aucun texte ne peut restituer l'infinie richesse de la présence du monde, extérieur ou intérieur, telle qu'elle se donne à notre conscience immédiate. Cette frustration, je ne la comprend pas.

         Chez J.C.Pinson, le concept de poéthique concerne l'efficience existentielle du langage poétique, son pouvoir d'aviver l'existence subjective de la personne et sa perception de la présence sensible du présent, sa conscience de soi et du monde. Ce pouvoir de vivification, J.C.Pinson l'accorde aussi aux vies irriguées d'activités artistiques et non pas seulement strictement poétiques, vies ainsi déprises du règne du calcul, de l'efficacité et des intérêts. Il est possible que Siméon en soit d'accord, mais cela ne m'est pas apparu, tant l'auteur traite exclusivement du langage poétique.

         Pour ma part, même l'extension de ce pouvoir de vivification aux activités artistiques me paraît encore trop restrictif. Ce qui colore vivement tel aspect du monde à mon regard, c'est sa nouveauté. La curiosité, l'attrait pour les découvertes et le renouvellement, la détestation des habitudes, voilà les meilleurs voies à emprunter pour que le monde reste pour nous vivement coloré.

         Je me demande même si ce n'est pas là le grand mérite des velléitaires, injustement brocardés : Abandonner ce qui menace de s'affadir dans l'habituation.

         Les velléitaires, nos grands poèthes méconnus !

     

                                                                                                              Franck Reinnaz

     

     

     

     

     

     


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