• Humain, jamais trop !

      

    " Expliquer, c'est déjà excuser " dit-on fréquemment dans un certain milieu, à l'occasion des débats sur la délinquance.

    Phrase qui me rappelle cette autre, plus ancienne : "Quand j'entend le mot culture, je sors mon revolver ".

    J'en déduis qu'un humanisme redéfini serait bien plus radical que ne le suggère son habituelle réduction aux bons sentiments. Redéfinition d'autant plus nécessaire que la consultation des dictionnaires ne nous mène pas bien loin, pour lesquels l'humanisme est une doctrine visant à l'épanouissement de la personne humaine.

    La science affirme une forte corrélation entre les qualités physiques d'une personne et sa constitution biologique, mais la corrélation entre celle-ci et ses qualités humaines, bien qu'également certaine, lui paraît d'autant moins contraignante qu'elle a également démontré la grande influence des conditions sociales de son enfance et de son éducation sur le développement de celles-là.                                                                                                                                C'est pourquoi l'humanisme social, loin de se limiter aux bons sentiments, doit travailler sur les structures sociales pour agir à la racine des problèmes, c'est à dire être radical.                                                                                           Pour cette raison, c'est être anti-humaniste que de vouloir clore les débats en affirmant qu'expliquer c'est déjà excuser.

    Notre capacité d'empathie, par où s'affirme notre humanité, démontre l'impossibilité de distinguer la valeur des sentiments, émotions, douleurs, plaisirs, réactions d'ordre éthique ou esthétique des personnes selon leurs compétences particulières. Elle est à la racine de la littérature, nous permettant d'entrer dans les récits, d'en comprendre les personnages et de quasi-vivre leurs vies.

    L'élitisme artiste s'oppose à l'humanisme social quand il rejette la valeur des réactions d'ordre esthétique des personnes ordinaires; par exemple en déplorant que le choix des priorités de financement des activités artistiques se calquent sur les goûts de la majorité des personnes ordinaires.                                                                                                       Bien sûr, ces préférences "ordinaires", sous l'apparence d'immédiateté des réactions, peuvent résulter plus ou moins largement d'une imprégnation par un milieu social ou d'un apprentissage personnel.                                                 Mais cela ne change rien à l'affaire: Si je n'apprécie pas telle œuvre, l'expert a beau me détailler les critères complexes justifiant la haute idée qu'il se fait de cette œuvre , je ne me sens pas tenu d'accepter la pertinence de ces critères et, même si je peux admirer la performance de leur complexe prise en compte dans le commentaire proposé, je peux ne voir là qu'une construction arbitraire, un jeu pour virtuose.

    Supposons, par exemple, que l'expert apprécie la qualité d'une œuvre, parce qu'elle est un exemple d'application de certaines règles subtiles ou parce qu'il sait y lire les signes voilés de références à la complexe histoire de cet art, règles et références dont la connaissance lui fut acquise par un long apprentissage.                                                                     Si ces règles résultent du constat préalable selon lequel, sans les connaître, la plupart des personnes ordinaires réagissent positivement devant une œuvre conforme à ces règles, cela signifie que le vrai critère est le jugement naïf des personnes ordinaires; et si ce n'est pas le cas, ces règles ne sont pour elles que des choix arbitraires, sans plus de valeur que leur propre jugement.                                                                                                                                             Quant à la culture historique relative à cet art, elle peut expliciter le jugement sur une œuvre, mais elle ne peut pas le fonder, sauf à considérer que dans cet art ce sont les manifestations de cette culture qui sont les véritables œuvres et ce sont les experts qui sont les véritables artistes !

    Au mieux, les personnes ordinaires concéderont à l'expert que sa réaction face à l'œuvre n'a pas moins de valeur que les leurs, et qu'elle peut avoir la même apparence d'immédiateté que pour elles.                                        

    Puisque les préférences "naïves" des personnes ordinaires peuvent être en partie l'effet d'une lente imprégnation par un milieu social, elles peuvent se modifier lentement sous l'influence d'un autre milieu qui disposerait d'un accès bien plus aisé à d'amples moyens pour la manifestation et la médiatisation omniprésentes et persistantes de ses jugements: postes universitaires, comités éditoriaux, possession de galeries, directions de musées, éditions de livres d'art, etc.                    

    Si cette élite du monde de l'art, bien qu'extrêmement minoritaire, est capable d'influencer progressivement le corps social et de faire évoluer ses goûts, je soupçonne que la valeur de ses jugements n'y est pour rien ( puisqu'en ce domaine il n'y a pas de hiérarchie de valeurs) mais qu'y est pour beaucoup une rapide et durable visibilité permise par son habituelle proximité avec des élites médiatiques, politiques ou économiques. 

    Cette étroite élite, qui mène ainsi le bal, influence ensuite une certaine petite bourgeoisie intellectuelle gourmande de reconnaissance par l'élite et de distinction d'avec la masse des gens ordinaires; et ce groupe social, déjà plus large, sert de relais pour influencer l'ensemble du corps social.                                                                                                

     

                                                                                                                                               Franck Reinnaz 

     

     

     

     

     


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