• Etre vu vieux.

         J'avais cinquante-six ans et venait de m'installer à Romans-sur-Isère.                                                                 Dès mon approche d'une chaussée, les automobilistes freinaient doucement et s'arrêtaient, attendant que je passe.      Sur les trottoirs, même la foule des jours de foire me cédait le passage. Et dans les magasins, les commerçants m'encombraient d'attentions excessives. 

    Au début, je me félicitais d'arriver dans une ville si accueillante et si policée. Mais c'était trop.                                     Les romanais semblaient voir en moi quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui, pour une raison mystérieuse, méritait un grand respect, incommensurable avec l'image la plus flatteuse que je pouvais avoir de moi-même.

    Un jour, alors que je me disposais à soulever mon sac de provisions pour le porter sur un comptoir, un homme assez âgé m'a proposé de m'aider.   M'aider !  Moi qui deux ou trois fois par semaine partait en montagne pour de longues randonnées pédestre encombré d'un lourd matériel photographique !                                                                      C'est là que j'ai compris.                                                                                                                                       

    Avant mon déménagement je m'étais laissé pousser une barbe. Une ample barbe bien fournie et dont la blancheur m'avait étonné. Beaucoup plus sel que poivre, à l'inverse de ma chevelure.

    L'homme jeune que je me sentais être encore, d'esprit et même de corps, aurait pu se froisser de cette méprise et raser immédiatement cette barbe blanche. Mais être vu vieux avant l'heure était trop confortable !                                     On est aimable, on vous respecte, vous aide, vous cède sa place.                                                                               Et surtout, on vous accueille volontiers car on ne vous craint pas.                                                                           On ne vous incommode pas, car on espère peu de vous.                                                                                          On exige peu de vous et excuse vos faiblesses, vos erreurs. Ou même, on semble ne pas les voir.

    Aujourd'hui, cet intermède touche à sa fin. Je trouve les sacs de provisions devenus lourds et les randonnées épuisantes. Mon corps endosse doucement le lourd habit de vieillesse.                                                                                 L'esprit aussi s'y conformera. Un peu plus tard.

    Ah, que n'ai-je été vu vieux plus tôt !

     

                                                                                                        Franck Reinnaz

     

                                                                                                            


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