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    J.P.Siméon : " La poésie sauvera le monde "  ( Ed. Le Passeur , 2015 )

         Jean-Pierre Siméon faisait paraître en 2015, aux éditions Le Passeur, un essai sur la poésie, intitulé " La Poésie sauvera le monde ".

         Cette centaine de pages, écrite avec le constant souci d'être compris, fut très bien accueillie comme on pouvait s'y attendre tant l'affirmation des éminentes vertus de la poésie conforte la doxa d'un milieu assoiffé de reconnaissance.

         On ne peut que se féliciter de cette volonté de dépasser les trop rapides assertions par quoi s'énonce usuellement cette doxa, pour développer une argumentation visant réellement à convaincre, mais l'énergie et même l'enthousiasme alimentant cette volonté d'argumentation sont aussi ce qui, à mon sens, pousse trop loin la démarche par excès d'optimisme.

         Après lecture, ce livre me paraît comme une nouvelle version, plus simple et plus optimiste, des thèses de Yves Bonnefoy sur la critique du concept et du langage ordinaire et de Jean-Claude Pinson sur la poéthique, thèses que j'avais discuté plus en détail dans mes articles des 20 sept. 2016 et 25 Janv. 2016 sur le présent Blog.

         Je résumais ainsi ma lecture de Y.Bonnefoy : "Pour beaucoup de poètes chez qui la poésie n'est pas qu'un jeu avec les sonorités ou les formes, mais une activité vitale où serait en cause une (des) voix issue(s) des abysses du moi et/ou l'expression de l'inépuisable altérité et infinie richesse de la présence du monde , l'usage poétique de la langue nous permet d'entrevoir une connaissance nouvelle sur le monde du poète, et donc aussi le notre, ou sur le poète lui-même, et donc aussi sur nous, alors que le langage ordinaire, superposant sur le réel la trame d'un découpage conceptuel, n'en donne qu'une connaissance appauvrie."

         C'est aussi ce que je crois lire ici. Mais là où Siméon glorifie les pouvoirs de révélation d'un langage poétique libéré de la dictature du concept, Bonnefoy reconnaît que nous sommes condamnés au conceptuel, la conscience elle-même supposant la catégorisation du perçu sans laquelle il n'y aurait pas présence du monde. Par conséquent, il est beaucoup plus prudent sur la possibilité d'un dépassement du langage ordinaire par l'expression poétique et la poésie, ce dépassement restant un objectif régulateur, un horizon qui nous oriente vers une tâche à jamais inaccomplie.

         Quant à moi, si je comprend l'intérêt de l'usage poétique du langage pour lutter contre son appauvrissement induit par l'orientation actuelle de la société, je me demande pourquoi serait un problème l'infini dépassement du langage par la perception, c'est à dire le constat qu'aucun texte ne peut restituer l'infinie richesse de la présence du monde, extérieur ou intérieur, telle qu'elle se donne à notre conscience immédiate. Cette frustration, je ne la comprend pas.

         Chez J.C.Pinson, le concept de poéthique concerne l'efficience existentielle du langage poétique, son pouvoir d'aviver l'existence subjective de la personne et sa perception de la présence sensible du présent, sa conscience de soi et du monde. Ce pouvoir de vivification, J.C.Pinson l'accorde aussi aux vies irriguées d'activités artistiques et non pas seulement strictement poétiques, vies ainsi déprises du règne du calcul, de l'efficacité et des intérêts. Il est possible que Siméon en soit d'accord, mais cela ne m'est pas apparu, tant l'auteur traite exclusivement du langage poétique.

         Pour ma part, même l'extension de ce pouvoir de vivification aux activités artistiques me paraît encore trop restrictif. Ce qui colore vivement tel aspect du monde à mon regard, c'est sa nouveauté. La curiosité, l'attrait pour les découvertes et le renouvellement, la détestation des habitudes, voilà les meilleurs voies à emprunter pour que le monde reste pour nous vivement coloré.

         Je me demande même si ce n'est pas là le grand mérite des velléitaires, injustement brocardés : Abandonner ce qui menace de s'affadir dans l'habituation.

         Les velléitaires, nos grands poèthes méconnus !

     

                                                                                                              Franck Reinnaz

     

     

     

     

     

     


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         Dans la revue Décharge N° 172, parue en cette fin d'année 2016, Murièle Camac nous communiquait le résultat d'une enquête réalisée par elle auprès des librairies ou bibliothèques qu'elle fréquente et recensant sur quelques semaines les auteurs dont les livres sont mis en avant au rayon poésie.                                                                                       Elle constate, comme elle s'y attendait, qu'à peine plus de 10% sont des femmes, et elle en conclut que " les femmes poètes ne sont pas considérées de la même façon que leurs homologues hommes, elles ne bénéficient pas de la même exposition, de la même publicité, des mêmes occasions de trouver un public."

         Cette conclusion s'impose si et seulement si les femmes poètes représentent nettement plus qu'un dixième du vivier de poètes où les éditeurs choisissent leurs auteurs de recueils parmi lesquels les libraires choisissent ensuite leurs "têtes de gondole".

         C'est bien aussi mon impression, mais pour mieux m'en assurer, j'ai d'abord compté le nombre de femmes poètes actuelles figurant au sommaire des deux dernières années de la dizaine de revues poétiques (1) auxquelles je suis abonné et il apparaît que ces revues nous font entendre un tiers de voix féminines.                                                               J'ai ensuite procédé au même comptage pour les éditions de recueils poétiques de poètes vivants et ceci chez une quinzaine d'éditeurs (2) concentrant une grande part de l'édition poétique à l'exception des éditions de plaquettes comme des éditions de "prestige" ( essentiellement Gallimard ) et il apparaît que ces éditeurs nous font également entendre un gros tiers (37%) de voix féminines. (3)

         Mais il semble en être tout autrement pour les grands éditeurs : cette proportion chute ainsi à 13% pour la galaxie Gallimard ( Gallimard, Mercure de France et La Table Ronde).

         La conclusion de Murièle Camac semble donc pertinente et l'hypothèse que j'envisage tient à la prééminence accordée par les libraires aux grands éditeurs ( et particulièrement Gallimard ) pour la constitution des têtes de gondoles de leurs rayons poésie. 

     

                                                                                                                            Franck Reinnaz

     

     

    (1) : Verso, Intervention à Haute Voix, Arpa, Friches, Décharge, A l'index, Diérèse, N47,Encres Vives, Spered Gouez, Contre-Allées, Comme en Poésie.

    (2) : Tarabuste, Jacques André, Soc et Foc, Al Manar, Henry, Le bruit des autres, La passe du vent, Bruno Doucey, Lanskine, La rumeur libre, Isabelle Sauvage, L'arrière-pays, Cheyne, Castor astral, Rougerie.

    (3) : Bien que le nombre de références notées soit trop important pour qu'elles soient citées ici ( presque un millier pour les parutions dans les revues prises en compte et presque deux cent pour les recueils), mon analyse n'est pas exhaustive. Mais je ne crois pas que cela puisse invalider les ordres de grandeurs des proportions constatées.


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  • Yves Bonnefoy : Les maux des mots d'émoi du moi.

         Pour beaucoup des poètes chez qui la poésie n'est pas qu'un jeu avec les sonorités ou les formes, mais une activité vitale où seraient en cause une (des) voix issue(s) des abysses du moi et/ou l'expression de l'inépuisable altérité et infinie richesse de la présence du monde, l'usage poétique du langage vise à pallier aux insuffisances du langage ordinaire et nous permettre "d'entrevoir" une connaissance nouvelle sur le monde du poète, et donc aussi le notre, ou sur le poète lui-même, et donc aussi sur nous.

         Hormis la prétendue intuition mystique, je ne connais que deux manières d'amener vers une connaissance accrue du monde et/ou de l'homme : Montrer ou décrire cela dont il est question. Mais, pour autant qu'ils théorisent leur démarche,  ces poètes affirment rarement que l'usage poétique du langage permet de décrire ou de montrer ce qu'on ne peut décrire par l'usage ordinaire du langage ( ni montrer, bien évidemment ).                                                               Cela qui se révèle à nous ne s'y montrerait qu'en creux "sous les mots" ou par sa seule "ombre derrière les mots".         Pour ma part, je ne sais lire là qu'une autre formulation pour l'intuition mystique par l'effet d'un processus d'évitement un peu  semblable à notre invention de mots nouveaux  servant à nous débarrasser, très provisoirement, des  connotations négatives des mots d'usage originel.

         Je voudrais ici considérer le cas de Yves Bonnefoy (1)  et de sa tentative de combiner la thèse d'une radicale insuffisance du langage ordinaire avec l'évitement apparent du mysticisme dans un discours frôlant sa limite sans vouloir la franchir ( mais c'est bien là toute la question).  Ses réflexions sur ces sujets sont parmi les plus élaborées et les plus favorablement reçues, comme en témoigne la parution d'un recueil de ses entretiens dans une collection de livres de poche de large diffusion: " L'inachevable. Entretiens sur la poésie 1990-2010 " édité par Albin Michel en 2012.

         Je me permet de résumer ainsi ce que j'en ai compris:

    T1 : Le langage ordinaire, superposant sur le réel la trame d'un découpage conceptuel et n'usant que de ces catégories conceptuelles pour ses élaborations discursives, n'en donne qu'une connaissance appauvrie, incapable qu'il est de dire ou de montrer la radicale altérité du monde et l'éclat de sa présence une et indivisible. (2)

    T2 : La conscience elle-même suppose la catégorisation conceptuelle, sans elle nous n'aurions pas conscience de la présence d'un monde.

    T3 : Nous sommes donc condamnés au conceptuel, mais le langage poétique peut nous apprendre à "le déjouer sur son propre terrain" par les moyens, entre autres, d'un usage renouvelé des sonorités des mots et des rythmes de la langue ou d'un emploi subtil de métaphores subversives mais non arbitraires ( c.a.d : ne résultant ni d'un pressant vouloir-dire ni d'un automatisme d'écriture, la métaphore n'ayant pas été voulue mais l'auteur l'assumant pleinement, la jugeant bienvenue sans pouvoir l'expliquer).

    T4 : Par ce jeu poétique avec le langage, il se peut parfois que des choses apparaissent à la fois comme présence indivisée du réel et comme incarnant des catégories conceptuelles. Mais ceci s'avère rare et fugitif, la poésie restant un but à atteindre, une tâche à jamais inaccomplie.

         Mes commentaires :

    Pour T1 : En percevant ce dont je ne connaissais jusqu'ici qu'une description, je constate que cette présence déborde infiniment de ce qui en avait été dit, puis que ce que je remarquais ainsi, pour justifier cette assertion du débordement de la présence, aurait lui-même pu être dit, mais aussi que ce supplément de description n'aurait toujours pas suffi à épuiser le débordement par une présence infiniment complexe. Tout se passe comme si la présence du réel comprenait une infinité d'aspects eux-mêmes catégorisables, et donc dicibles; La transcendance de la présence et le débordement de la description par la perception ne résultant apparemment que du nombre infini de ces aspects, l'unité du réel résulterait de sa continuité, c'est à dire de l'impossibilité de le recouvrir sans reste par une grille, aussi finement découpée soit-elle. Mais pourquoi cette impuissance du discours à dire la richesse infinie de la présence devrait-elle être vécue comme un problème ?                                                                                                                                     Cette inépuisable densité du réel où je baigne est ce pour quoi mon existence garde couleur et goût résistant à l'usure du temps. Pourquoi me plaindre de ne pouvoir dire la plénitude de ce que je peux percevoir et dont la perception me contente naïvement et ne me laisse aucunement frustré de quelque inaccessible "trésor" ?                                              Il en serait tout autrement si cette jouissance de la présence du réel et de ma présence au réel se trouvait empêchée par un malaise existentiel plus ou moins conscient et si mon activité d'écriture était l'expression directe ou détournée de ce malaise existentiel: Rapporter à l'impuissance intrinsèque du langage une difficulté d'expression qui ne serait ici que l'effet de l'absence d'une conscience claire de ce qui est à décrire, serait comme rapporter à l'impuissance intrinsèque du regard la difficulté de percevoir un paysage dans un profond brouillard; à ceci près que le brouillard est en nous.

    Pour T2 : Notre conscience de la présence du monde est ,en effet, toujours accompagnée de catégorisations conceptuelles, c'est à dire de donation de sens : percevoir c'est aussi interpréter, c'est à dire catégoriser.   Lorsque je m'aperçois que cette tâche brune, en lisière de forêt, n'est pas une souche d'arbre mais un animal couché, c'est bien le contenu de ma perception qui change, alors que, d'un autre côté, c'est pourtant toujours la même chose que je perçois. Tout se passe comme si je percevais à la fois, inextricablement mêlés, le donné brut de la présence et son interprétation catégorisante.                                                                                                                             Mais s'avancer plus encore en ce domaine, en affirmant que la catégorisation perceptive est tributaire d'un langage, comme il m'a semblé que le suggérait par moments Yves Bonnefoy, est une option métaphysique, ni démontrable, ni falsifiable. Et la proposition contraire, selon laquelle le langage est tributaire de la catégorisation perceptive, bien que tout aussi métaphysique, me paraît plus convaincante car plus cohérente avec la théorie de l'évolution.

    Pour T3 :

    - Insister sur la sonorité des mots et le rythme de la parole, au détriment de leurs significations catégorisantes, amplifie la présence sonore de ces mots comme matière/forme, mais  pas celle des aspects du monde auquel ils font référence.     Au mieux, comme la musique, cela ne nous dit rien du monde mais révèle notre humeur de l'instant en l'amplifiant.

    - Quant à la définition de la métaphore subversive mais non arbitraire, comme seule authentiquement poétique, je la trouve très pertinente mais je ne comprend pas qu'on puisse lui conférer le pouvoir de faire éclore la présence de sa référence avec autant d'éclat et de plénitude que la perception (même si d'une mystérieuse autre manière).                    

    Pour T4 : Après plus de vingt années de fréquentation presque quotidienne de la poésie française contemporaine et la saturation de mes domiciles successifs par des milliers de recueils et de revues, je n'ai jamais pensé d'une de ces lectures qu'elle m'offrait, autant que la perception que j'aurai pu en avoir, la présence indivisée de cette part du Tout réel dont elle me parlait, par l'effet du pouvoir miraculeux d'incarnation d'un certain usage poétique du langage et qui n'est qu'une variante de la présumée intuition des mystiques.

    Sur la question de ce pouvoir latent de la poésie nous offrant, par son usage particulier du langage,  l'authentique et effective présence du monde, Yves Bonnefoy semble hésiter entre trois réponses très différentes :                                   - C'est une direction à viser pour l'écriture poétique, mais c'est un but inatteignable, un horizon inaccessible.                    - Il a pu exister un tel langage dans le passé et d'autres civilisations, mais les conditions actuelles ne le permettent plus    - Ce  pouvoir n'est effectif qu'à de rares et fugitifs moments, mais ceux-ci justifient l'effort et la visée du poète.

    La première réponse n'est que l'évitement de la question: Une direction est immatérielle, mais nous ne pouvons la viser  qu'à travers des signes très matériels. Comment peut-on viser la direction d'un "bon" usage poétique du langage si nous ne savons percevoir des signes indiquant cette direction, c'est à dire des exemples de poèmes qui ne nous parlent pas seulement du monde mais où ce monde semble nous apparaître incarné comme une présence réelle, même si fugitive et/ou voilée ? 

    Les deux dernières sont comme l'expression d'un mysticisme masqué : De concert avec l'homme ordinaire on admet l'absence d'exemples vécus de ce pouvoir d'incarnation du langage mais on suggère qu'ont existé des exemples dans d'autres conditions et des temps plus anciens ou bien même au temps présent, mais trop fugitifs pour être remarqués.    Il n'en reste pas moins que ce langage poétique d'incarnation n'est alors plus seulement un horizon mais une possibilité effectivement réalisable et que ceci n'est qu'assertion mystique.

     

                                                                                                                                                      

                                                                                                                                                 Franck Reinnaz

     

    (1) : Je n'ai pas cru devoir modifier cet article qui fut écrit au printemps 2016 , quelques mois avant la disparition de Yves Bonnefoy. 

    (2) : Yves Bonnefoy a initié cette critique du langage suite à ses études universitaires de la philosophie de Hegel, tout comme les romantiques allemands développèrent, en réaction à la philosophie des Lumières, une conception du même esprit : déploration de l'impuissance des concepts à nous restituer la présence sensible de l'Un ( le monde, le réel, la Présence) et valorisation du langage poétique apte à nous offrir l'intuition pleine de la Présence, ou même la fusion mystique avec l'Un. 

     

     


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         Je m'interroge souvent sur la raison de la versification d'un poème en vers libres qui me semblerait aussi bienvenu sous forme de prose.

    Ainsi, valait-il mieux écrire ceci ? (1) :                   ...plutôt que cela ? :

    " face à ce qui est                                                 " Face à ce qui est, on ne triche ni ne dort. On attend le temps. "

      on ne triche ni ne dort                                                   

      on attend le temps "

    Si la version versifiée ne me semble pas poétiquement plus forte, je vois bien, par contre, que la modulation visuelle qu'elle implique la revêt plus ostensiblement de " l'habit de poésie " et que cela peut influer sur la qualité de mon écoute, ma lecture. Comme si par l'immédiateté de son apparence versifiée le poème m'avertissait : " Ceci est de la poésie, ne cherchez pas à comprendre, laissez vous balancer par la musique des mots".

         Les pauses du langage oral ordinaire peuvent servir à la modulation sonore du poème mais leur fonction première consiste à favoriser la compréhension des paroles, en séparant plus ou moins nettement les unités de sens.       Cette fonction première des pauses, je choisis de la nommer "modulation sémantique".                                             Dans le langage écrit, l'équivalent de la pause du langage oral pourrait être l'espacement ( intra-ligne ou inter-ligne ), mais la distinction est plus évidente entre deux signes de ponctuation qu'entre deux largeurs d'espacement. De plus, la ponctuation économise de la surface de papier et ceci n'est probablement pas étranger à son succès pour l'écriture du langage ordinaire.                                                                                                                                             Si la ponctuation est l'outil le plus efficace pour la "modulation sémantique" et si les poètes écrivant en vers libres renoncent pourtant souvent à cette ponctuation pour n'user que des espacements, c'est peut-être parce qu'ils ne visent pas la transparence du sens, mais au contraire l'étrangeté, l'ambiguïté, le mystère, le trouble, le halo, c'est à dire une translucidité poétique intermédiaire entre opacité et transparence, et que ceci s'obtient surtout par l'extrême condensation et même l'incomplétude des expressions.

         Avec cette idée en tête, j'ai relu des poèmes et il m'est apparu que les pauses des poésies en vers libres et sans ponctuation assumaient l'une et/ou l'autre des sept fonctions suivantes:

    Une fonction pour laquelle l'usage de la ponctuation serait plus pertinent:                                                                    

    - la modulation sémantique ( voir ci-dessus ) .                                                                                                                                    

    Trois fonctions pour lesquelles l'usage de la ponctuation serait possible mais moins pertinent :       

    - la modulation sonore pour la lecture orale ( c'est à dire : " l'habit de poésie " pour l'oreille )                                    

    - la résonnance du mystère, quand l'incomplétude ou la contradiction des expressions freine leur compréhension et que l'auteur veut laisser le temps au doute, à la surprise, à l'interrogation de s'imprimer en notre esprit, cette machine à interpréter. Cette résonnance demande des pauses plus longues que celles induites par la ponctuation, surtout pour une lecture mentale muette pour laquelle la ponctuation assure la modulation sémantique sans nécessiter de marquer nettement les pauses ( raison pour laquelle nos écoutes de lectures orales de poésie sont souvent gênées par une diction trop rapide ).                                                                                                                                                      Par exemple ce poème de Antoine Emaz (2):

       " vague levée de mémoire

         sans menace

         masse d'eau passée et repassée

         lessiveuse d'images

          essorage aussi

          reste une tresse de vie

         sèche

         scalp  "

    - la représentation d'une parole désordonnée quand le poète laisse surgir les mots sans la maîtrise d'un vouloir-dire, sous  l'emprise d'émotions vives ou par soumission à un automatisme verbal. 

    Trois fonctions pour lesquelles la ponctuation serait inadaptée :  

    - la modulation visuelle pour la lecture mentale ( " l'habit de poésie " pour l'œil )   

    - la perturbation de la lecture, quand l'auteur veut à toute force, avec d'anarchiques sauts de ligne, interdire au lecteur la routine du langage ordinaire.                                                                                                                              Ainsi de ce poème de Kenneth White (3):                                   

       " bouillonnements blancs des vagues                                                                                                       

                                confusion des commencements 

                      dissolution et amplitude

                                         le vide est plénitude                                                                                                        

           et les goélands

                   font jaillir leurs cris spontanés "

    - la représentation de l'hésitation du poète, son incertitude sur ce qui cherche à se dire, sa difficulté à s'exprimer quand il cherche à transmettre une expérience intime presque indicible.

     

          Au final, il apparaît que si l'usage du vers libre sans ponctuation peut parfois n'être qu'un artifice assez dérisoire      ( " l'habit de poésie "), il se justifie souvent pour des poésies renonçant à la maîtrise d'un vouloir-dire.

         

                                                                                                                   Franck Reinnaz

     

    (1) : Antoine Emaz , page 158 dans " De peu "  ( Ed. Tarabuste , 2014 )                                                                                                       (2) : Antoine Emaz , page 278 dans " De peu "  ( Ed. Tarabuste , 2014 )                                                                                                                  (3) : Kenneth White , page 129 de " Un monde ouvert " ( Ed. Gallimard 2009 )                                                                                          

                           


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  •  

         M'étant pendant dix ans occupé de philosophie avant de plonger en poésie, je m'interroge souvent sur la nature de leur relation. Ce sujet de prédilection, je le mâche et le remâche sans jamais parvenir à le digérer vraiment, toujours désireux de remettre le couvert et toujours conscient d'être très insuffisant.

    Hier soir, par exemple, j'avais écrit ceci, interrompu par l'appel du sommeil :

         Si la poésie ne nous apporte qu'un agrément et non une connaissance, si elle est plus musicale que discursive, elle est immunisée contre sa critique ou sa déconstruction par la philosophie ou la psychanalyse.                                         Il n'en est pas de même de la poétique, c'est à dire du discours analytique sur la poésie.                                              Pour ne pas se limiter à un redoublement de poésie, cette poétique doit bien nous proposer , d'une manière ou d'une autre, une connaissance sur un poème, un poète ou la poésie en général. Le discours des poéticiens doit donc pouvoir être mis à l'épreuve de l'interprétation alternative proposée par un psychanalyste ou de l'analyse critique de la logique de son discours par un philosophe.

         Depuis le surréalisme, poéticiens et psychanalystes ont souvent confronté leurs interprétations de la poésie.  Dialogue parfois souhaité par les poéticiens, cherchant dans le discours psychanalytique des éléments pour conforter leurs thèses, mais souvent frustrés par le monologue psychanalytique à prétention hégémonique.

         Bien que plus confidentiellement, poéticiens et philosophes phénoménologues se sont également souvent rencontrés autour des thèmes d'une phénoménologie de la perception : perception donatrice de sens, attention réductrice et ordonnatrice du chaos sensible, etc.  Chacun trouvant chez l'autre soit l'armature conceptuelle pour structurer ses interprétations trop intuitives , soit l'illustration "parlante" de thèses trop abstraites. 

         Quant à l'autre branche maîtresse de la philosophie contemporaine, la philosophie analytique, on pourrait caricaturer ses rapports avec la poésie en les assimilant à la démarche d'un Rudolf Carnap qui réduisait la métaphysique, et particulièrement celle de Heidegger, à "de la poésie". Ceci suggèrerait de réduire symétriquement la poétique à de la métaphysique poéticienne, c'est à dire, pour ce tenant du positivisme logique, à du non-sens esthétisé, vide de toute connaissance.                                                                                                                                                    Encore faudrait-il admettre une dichotomie radicale entre sens et non-sens, lesquels seraient séparés par la lame d'une frontière sans épaisseur, parfaitement connue, reconnue et intangible; or cela me semble incompatible avec certaines idées du "second" Wittgenstein ( signification-usage, concept-air de famille, jeux de langage, etc ).

         Il me semble, au contraire, que pourrait être très instructif un dialogue entre la philosophie analytique d'inspiration wittgensteinienne et la poétique (malgré l'habituel manque de rigueur analytique de la plupart des poéticiens ), autour de certains thèmes wittgensteiniens ( vouloir-dire, voir-comme, etc.) et surtout pour mettre à l'épreuve cette présumée dichotomie sens/non-sens ...

         Ce matin, à la relecture, il me semble impossible de poursuivre. Parce que mes propositions sont trop schématiques, trop approximatives, trop rapides : Il y faudrait à la fois bien plus de subtilité pour affronter la complexité de la question et bien plus de rigueur pour "être dans le vrai". Mais aussi parce que j'ignore la plus grande part des réflexions universitaires sur ce sujet, et même la totalité de ce qui s'y dit en langue anglaise.

    A vous de poursuivre, si ca vous chante ...

     

                                                                                               Franck Reinnaz

     

     


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