• Diérèse N°64

     

    Diérèse N°64 

         Chaque fois c'est la même chose, et cela fait des années que ca dure : Avant même d'ouvrir l'enveloppe j'ai reconnu la revue poétique Diérèse à son poids. Je l'ai extraite de sa protection en plastique, j'ai consulté le sommaire et je l'ai feuilletée, mais je ne l'ai pas lue tout de suite.  La revue de Daniel Martinez, activement secondé par Isabelle Levesque, assume une grande exigence de qualité qui exclut une lecture en survol; celle-ci demande du temps et de la continuité. Je l'ai donc lue le soir, content d'avoir entre mes mains ce bel objet de poids comprenant toutes les rubriques qu'on attend d'une revue ( sauf une recension des revues ) : Des ouvertures sur les poésies étrangères, des dossiers sur des poètes, des recensions critiques, des rubriques proposant des poèmes ou récits de poètes disposant d'assez de place pour faire entendre leurs voix. 

    A la lecture de ce numéro 64, beaucoup de choses m'ont plu, comme toujours. Mais mon plaisir fut un peu gâché, comme souvent, par certaines confusions entre la langue de la poésie et la langue de l'analyse, et par les outrancières opacités de certains poèmes .

    Relisons ensemble ce numéro 64 ( Les noms des rubriques sont surlignées ) :

    Poésie du monde nous propose trois poètes : La danoise Pia Tafdrup, l'autrichienne Lilian Faschinger et , malheureusement, le chinois Li Shangyin dont la poésie "plate" et convenue fait tache dans la revue. 

    Cahier 1 commence avec deux ensembles de poèmes de Pierre Dhainaut , "L'erre du temps" et "Comme les enfants les poèmes",  dont le second est pour moi le point fort de ce numéro de la revue et se présente avec évidence comme une tentative d'esquisse du mystérieux processus dont naît le poème, avec des mots qui se proposent d'abord au poète "à l'écoute", puis d'autres mots "appelés"  par ceux-là quand, à l'écoute par le poète de ses propres mots, s'ajoute progressivement l'action tâtonnante de retouche d'une forme que les premiers mots paraissaient esquisser à ses yeux :  " Du tronc d'arbre ou du bloc de pierre, s'il ne tire rien, le sculpteur ne maudira pas le matériau, ce sont ses gestes qui ne s'y adaptent pas, qui lui résistent. Quand une figure enfin se dégagera, autant que la sienne ce sera celle que recelait l'arbre ou la pierre.(...)"

    La prose de cette esquisse tente parfois la langue de l'analyse rationnelle, mais est bien plus souvent métaphorique, et c'est pourquoi ce texte sur l'accouchement des poèmes reste lui-même un poème.

    Mais ma tentative de reformulation est défaillante quand elle tente l'analyse factuelle du processus dont Pierre Dhainaut n'offre qu'une poétique esquisse métaphorique dans "Comme les enfants les poèmes". Mes mots sont nécessairement impuissants à remonter à la source de la parole et cette frustration travaille malgré moi mon expression et la "métaphorise", me donnant à peu de frais l'illusion d'éclairer le secret intérieur.                                                         Pierre Dhainaut ne peut pas plus forcer cette impasse, mais il ne confond pas langage de la poésie et langage de l'analyse car il ne prétends certainement pas que son texte puissamment poétique nous révèle le secret de la parole poétique. 

    On a pourtant envie de dire : "Oui, c'est bien cela".                                                                                         Curieuse approbation, alors même que sa réussite poétique peut n'offrir qu'une impasse à qui tenterait, malgré tout, d'y lire l'amorce de l'analyse impossible. Il en est ainsi pour la magnifique formule  qui clôt le texte ("L'écoute parturiente") ; car s'il ne s'agissait, pour le poète, que d'aider à naître un poème dont la constitution serait déjà déterminée indépendamment de sa volonté, pourquoi s'interrogerait-il sur ses mots ( "Sont-ils exacts ?" , "Sont-ils au bon endroit ?" ) ?  S'il peut répondre à ces questions et agir en conséquence sur le poème naissant, alors même que souvent il ne saurait s'en justifier, c'est bien parce qu'il s'est fait une vague idée, souvent inconsciente, de ce que peut devenir le poème, compte-tenu de la "forme" esquissé par les premiers mots advenus puis infléchie ou confortée par d'autres mots, peut-être plus acceptés que choisis. Se refuser tel ou tel mot pour le poème naissant, n'est ce pas un peu comme refuser le mot qu'on lui proposerait pour celui qu'il aurait sur le bout de la langue et ne saurait pourtant nommer ?

    Le commentaire d'Isabelle Levesque sur ces poèmes de Pierre Dhainaut traite surtout du premier ensemble nommé "L'erre du temps", lequel est présenté comme ayant également pour thème la spontanéité accoucheuse du poète (1), ce qui n'est pas du tout évident pour le lecteur ordinaire.  Les moindres détails de ces poèmes sont présentés comme des contributions au tableau du poète accoucheur, dans ce commentaire où les métaphores de l'auteur sont présumées être éclairées par d'autres métaphores. Mais toute image séduisant d'abord par son apparent pouvoir de rabattre l'inconnu sur le connu révèle rapidement ses failles quand on l'envisage de plus près ( voir l'exemple déjà mentionné de "l'attente parturiente" ), failles qu'on croit combler par d'autres métaphores, et ainsi de suite. Le discours métaphorique est potentiellement infini, souvent séduisant, jamais décisif.     

    Le commentaire révèle une connaissance précise de la poésie de Pierre Dhainaut. On ne peut donc exclure que celui-ci ait communiqué ou validé des éléments de cette interprétation. S'il en était ainsi, nous ne pourrions qu'en prendre acte.  Mais mon interrogation s'en trouverait plutôt confortée car il n'en resterait pas moins qu'aux yeux du lecteur ignorant ce cryptage des poèmes, l'interprétation proposée ne peut paraître qu'obscure ou arbitraire ; et quant aux poèmes eux-mêmes, si tel était leur signification cachée, quels pourraient bien être le sens et l'intérêt d'une transmutation métaphorique aussi inaccessible et pour qui sont-ils écrits ? 

    Cahiers 1,2 et 3 : Neuf autres auteurs y proposent leurs poèmes. Entre la relative transparence de Yves Leclair, Jean-Pierre Chambon et Muriel Carminati et la relative opacité d'Isabelle Levesque et Mathieu Messagier, mes préférences vont à la  translucidité poétique de Gérard Engelbach, Alain Eludut, Eric Barbier et aussi Jean-François Sené dont je retiens quelques bonheurs d'expression comme:

    " Sans art je tisse à contre-trame                                                                                                                            la laine grège du verbe                                                                                                                                            en mémoire des deuils inavoués "

    Mais c'est affaire de goût individuel et je leur reconnais, à toutes et à tous", du métier" et la maîtrise d'une langue poétique personnelle.

    Récits  ( Proses) :

    J'ai beaucoup aimé le texte de Daniel Martinez (Le point de chute") relatant quelques moments d'un voyage dans les Alpes et la Suisse. Son habituelle langue harmonieuse, richement imagée et abondant en détails subtils, qui est aussi la marque de ses poèmes versifiés, me paraît particulièrement adaptée aux récits et chroniques :                                       " Seuls demeurent, pour mon plaisir et je ne le bouderai pas, quelques touches d'un mystère qui prend maintenant le visage ocellé d'un éventail d'écume tachant les défroques d'azur, avant qu'elles ne se posent sur le jaune brûlé des champs. Plus bas encore, le regard court, du jardin le plus frontal au jardin municipal, escarpé pour le moins [...] " 

    Même richesse de langue et même agrément chez Michel A. Chappuis.

    Cette abondance de détails pourrait tourner au ressassement lassant si au lieu de nous montrer la richesse du monde où baigne le sujet, elle ne nous montrait que la richesse des ruminations du sujet relativement à un détail de ce monde, ce qui n'est pas le cas pour D.Martinez ni M.A. Chappuis mais l'est malheureusement pour Didier Jourdren ( " Une colline autre part " ). On y retrouve la manière d'écriture de précédents textes de cet auteur ( par exemple dans " L'invitation silencieuse" ) et pratiquée par quelques autres contemporains ( par exemple Nicolas Pesquès avec les multiples tomes de son livre" La face nord de Juliau "), qui donne à leurs proses des allures d'exploits que je trouve assez vains.

    Bonnes feuilles : Rubrique abondante en recensions critiques, comme d'habitude.                                                         La multiplicité et la qualité des contributeurs montrent bien la valeur reconnue à cette revue par le monde poétique. Malheureusement, et ceci vaut pour toutes les revues, je dois constater que je suis souvent déçu par mes lectures faites suite à ces recensions, car elles ne me permettent que rarement de me faire une idée pertinente des thématiques et des manières d'écriture des recueils présentés. 

     

                                                                                                                 Franck Reinnaz 

     

    ( 1 ) : Du moins, c'est ce que j'ai cru lire dans ce commentaire dont les fréquentes obscurités rendent la compréhension très hasardeuse.                                                                                                                                                   

     

     

     


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