• Dévoilement

     

     

    Dévoilement ( 1 )

     

              Au loin, une ferme aboie contre la nuit; moi j'ai rompu ma laisse, abandonné

              la niche du jour domestique. Dans la nuit sans limites, aux marges du sensible,

              la faiblesse du regard exacerbe les sens jusqu'aux chimères. Et même si l'ombre

              est abîme, même si l'ombre est muraille, constante menace de chute ou de choc,

              oppressante imminence qui dure infiniment, j'avance vivifié par cette appréhension, 

              cordes sensibles à chaque pas plus tendues.

     

              J'ai refusé la lampe qui réduirait le monde à la bulle de lumière où elle m'enfermerait,

              poussin dans sa coquille sans ailleurs ni mystère.

     

              Sous la lune mijote le bouillon d'ombre d'une clairière aux grumeaux gris qui n'ont

              de mots pour se nommer, taches flottantes indécises que mes yeux balaieront pour

              qu'elles s'arriment et prennent formes dénommables, jamais certaines d'être du   

              monde ou de n'être qu'en moi.

     

              L'extrême lenteur m'épuise qui vise le silence, corps funambule esquivant les branches,

              entre les flaques d'où se dissipe l'empreinte du jour passé par là. Taches et bruits ,

              toujours douteux, sont si ténus et si fragiles que la marche les noie dans les rumeurs 

              du corps, si ambigus et peu-disant qu'ils sont mots de poème sur page d'ombre et de

              silence.

     

              D'âpres petits cris disent l'ultime instant où la rage du chasseur et la peur de sa

              proie perdent toute maîtrise. Entre eux le silence prend une autre couleur.

              Feux follets d'âmes que je fus, rôdent des peurs d'enfance; par jeu je les accepte

              mais c'est de froid que je frissonne quand le vent porte ma présence dans

              l'outre-monde des odeurs animales où cent narines fouillent anxieuses leur nuit

              violée.

     

              La folie des oiseaux dit l'imminence du jour, et lentement se dépose la lie de la

              nuit, aux ombres qui s'affirment, se multiplient et se marient. Réalité certaine

              d'identités incertaines, d'une temporaire étrangeté étrangement familière. Je sens

              sans preuves le vol d'une chouette archétypale au pur mouvement sans bruit ni

              forme, léger autant que le regard; son corps-papier vit dans mes livres.

              Bande pâle brisée s'affirme la lisière. Un chevreuil la franchit, furtive anguille dans

              le petit lait gris; ses brefs abois outrés dénoncent mon sacrilège.

     

              Bientôt, saoulés d'aurore violente, des brocards s'amuseront à des courses

              soudaines. Des mouchoirs de rosée luiront sur les fougères. Trois os blancs

              alignés diront une devinette; plus tard une pie sur un dos large et calme, cheval

              debout dormant. Pions muets dispersés sur le cadastre des éclats et des ombres,

              son tissage éphémère de jour et de nuit, mirage d'un nouveau monde.

     

              Echec aux ombres et aux chimères, l'échiquier de l'aurore lentement implosera,

              son espace atrophié cantonné en lisière.

     

              J'ai refusé la lampe pour m'offrir impuissant à la nuit sorcière. J'en thésaurise

              les mystères pour en pouvoir revivre de forte vie la tentation du dévoilement

              qui serait leur mort et donc un peu la mienne.

     

     

                                                                                                                                             Poème de Franck Reinnaz

     

    ( 1 ) : poème précédemment paru dans la revue Interventions à Haute Voix.

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :