• Déshabituation

    J'ai vécu en France dans quinze domiciles successifs, et j'ai fini par constater que l'arrivée dans un nouveau lieu de vie débute par une phase contradictoire: D'une part, le plaisir de la découverte et l'apparence d'une exacerbation des sens avec des lumières, couleurs, odeurs et sons paraissant plus vifs, et l'existence elle-même s'en trouvant revivifiée;        mais d'autre part, un net sentiment de malaise comme si ce lieu se refusait à moi ou, au minimum, comme s'il était un habit neuf me contraignant un peu car pas encore fait à mon corps.                                                                         Peu à peu cet état s'émousse, laissant advenir une habituation elle-même contradictoire: D'une part, un sentiment de bien-être quand le nouveau domicile m'offre enfin le confort d'un habit rôdé, la sécurité d'une nouvelle peau; mais d'autre part, et très malheureusement, l'engourdissement de l'existence et l'évanescence du domicile qu'à force de voir je ne vois plus vraiment ( ni n'entend , ni ne sens...) comme ces routes quotidiennement empruntées et qu'on ne voit plus vraiment, leurs détails s'effaçant à force d'habitude, se réduisant à de vagues contours dont on ne retient rien.

    J'imagine que ce lent processus d'habituation affecte aussi le regard de l'enfant, émoussant peu à peu l'initiale merveille du monde, appauvrissant lentement la densité de présence du présent. L'éternel présent de l'enfance implose; futur et passé prendront toute la place, se meublant peu à peu de souvenirs et de projets mobilisateurs . 

    Dans le regard de certains poètes sur leur monde, je crois lire une constante déshabituation, un désengourdissement des sens et de l'existence, une immersion dans un présent inépuisable, comme par l'invention d'une fragile enfance du regard qui n'est pas le retour au regard de l'enfance.   

    Ceux qui manquent de cette rare capacité de prolonger indéfiniment la nouveauté de leur monde et la densité de sa vive présence , mais sont pourtant sensible à la déréliction de l'habituation, n'ont comme ressource que d'en changer le décor quand la pratique d'une activité, ou l'installation dans un lieu, deviennent routinières.     

    Cela plombe souvent leur "réussite sociale", mais ces velléitaires préfèrent vivifier leurs existences.

    Ne seraient-ils pas eux aussi, à leur façon, des poètes ?

                                                                                                                     Franck Reinnaz

     


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