• DECHARGE N°167 . . ( Septembre 2015 )

       

     

    DECHARGE   N°167   .  .              ( Septembre 2015 ) Dans la famille  des revues françaises de poésie,                " Décharge" est grand-mère ( et oui, le temps passe ! ).

    Cent soixante-sept numéros, mais encore toutes ses dents !

    Sagesse de l'âge ou force tranquille, le comité de rédaction, formé de Jacques Morin ( le créateur et le directeur ), Alain Kewes et Claude Vercey, infuse dans chaque numéro sa tonalité propre faite de franchise non agressive, d'ouverture sans complaisance et de simplicité sereine mais sans faiblesse.

    Dans cette revue modérément éclectique, j'entends tout de même la voix dominante mais non exclusive, plus ou moins sèche ou lyrique, d'une poésie des vécus ordinaires plus ou moins transfigurés.

    Un site internet ( www.dechargelarevue.com ),  s'enrichissant au fil des ans, se veut un complément à la revue papier, la préparant ou la complétant, pour assurer  une meilleure réactivité et un lien quasi-quotidien avec les lecteurs.

    La collection de poésie "Polder", complète ces activités avec quatre livrets annuels imprimés par les éditions "Gros textes".

    Je vous propose ci-après, en italique, des commentaires plus spécifiques et personnels sur ce numéro 167 comportant les rubriques habituelles ( en lettres vertes et soulignées ) . 

                                                                                                                                                                                Dans "Phares dans la nuit" Georges Cathalo présente les éditions La Lune Bleue de Lydia Padellec.

    Suivent ensuite, dans une rubrique sans titre, des inédits d'auteurs confirmés plus ou moins reconnus et souvent précédés de présentations et d'entretiens.                                                                                                         "CLOD'ARIA" : Le poème sur la mort du cochon pourrait servir d'hymne à la SPA, mais j'ai trouvé ces textes souvent un peu courts, malgré certaines réussites. Peut-être était-je d'humeur ronchonne ?                                                          Ca m'interpelle, comme on disait dans les cocktails branchés, d'apprendre qu'elle fut parmi les rares poètes français traduits et lus en chine, bien que je trouve peu nourrissantes les chinoiseries vénérées par d'autres revuistes amateurs d'exotisme, et je note par ailleurs que dans son amical témoignage détaillé Louis Dubost  sort un instant son inséparable et inusable "brosse à rebrousse-poils" en mentionnant un excessif penchant initial de l'auteur pour les calembours et autres pirouettes langagières.                                                                                                                               Cela m'a tout de même donné l'idée de lire Gaston Chaissac ( "Hippobosque au bocage") , lequel m'a bien amusé me rendant provisoirement moins ronchon, sinon moins injuste.                                                                         Christiane Lévêque : Dans ses proses teintées de poésie et dont l'humanité nous attendrit, on croirait de prime abord que seuls parlent les faits et se taisent les idées. Mais à la fin ces faits là semblent penser un peu trop fort l'idée d'un peuple idéal.                                                                                                                                                          Etienne Paulin :  Je l'ai souvent lu dans les revues; souvent j'aime bien mais parfois moins, selon mon humeur ( c'était avant Chaissac ... ). Cela vaut d'ailleurs pour beaucoup des poètes "de l'ordinaire" dont m'irrite parfois un trop systématique refus de prendre de la hauteur. Leur réaction justifiée mais exagérée contre certaines emphases et solennités passées et persistantes des poètes peut aussi bien commodément camoufler le manque d'ambition ou de moyens, mais tel n'est certainement pas le cas pour Etienne Paulin . Comme le remarque Claude Vercey, la qualité et la consistance de ses réponses dans l'entretien montrent que la poésie est prise au sérieux par cet auteur mariant la fantaisie à la gravité :

    " Adieu nectars, joyeusetés,                                                                                                                            dimanche est tenace.

    horizon d'énigme disant                                                                                                                                      tout l'atrophié. reste le

    temps qui grigne                                                                                                                                                qu'on dévore  "

    Georges Bonnet : Courts poèmes presque des haïkus parfois, mais qui savent éviter le risque de chinoiserie susmentionné, puisque brefs sans être légers, avec de petits bijoux comme:

    " Chaque soir se déchire                                                                                                                                        chaque échec a son pavé

    Masqué de mots                                                                                                                                                 chaque visage son écriture " 

    Cédric Le Penven : Tendres poèmes pour dire la débordante émotion d'être bientôt père.

    Emmanuelle Le Cam : Intriguant et captivant texte dont j'imagine mal qu'il soit une œuvre de pure fiction. 

    Dans "Voix venues d'ailleurs", Yves-Jacques Bouin présente la poétesse suisse Claire Krähenbühl. C'est aussi dans cette rubrique qu'aurait pu figurer la présentation par Jean Foucault de treize poètes du Parana ( Brésil ).

    Dans "Les Ruminations", cuisinées par Claude Vercey, se trouvent posées des questions souvent déjà débattues par les poéticiens du siècle dernier. Mais, en ce domaine insondable, le fond où poser un pied ferme échappe toujours et le dernier mot n'est donc jamais dit.  Ce qui fut déjà dit /déjà lu doit être à nouveau mastiqué puis une nouvelle fois digéré. Cela s'appelle ruminer, en effet.                                                                                                         "Qu'attendez-vous des poètes ?" est la question posée pour ce dernier numéro et je ne répèterai pas ici ma réponse proposée dans l'article du présent blog daté du 1er juin. Je mentionnerai simplement deux des formules figurant dans les contributions présentées et qui m'ont paru les plus saillantes, sans que je les approuve vraiment:   

    Laurent Albaracin : "J'attends d'eux un certain type de satisfaction qui rende insatiable".                                          La lecture, du moins de poésie, serait donc bien un vice !  Comme le sexe, en moins pimenté ?

    Jean-Luc Coudray : "La poésie n'a pas pour fonction de dire les objets, elle est objet".                                                     Autre manière de dire là qu'en poésie le signe perd sa transparence. Mais si le poème est vraiment objet, le signe est carrément opaque, et ce n'est plus poésie mais calligraphie.

    Tout ça pour suggérer que la pensée par fulgurances ciselées requiert un lectorat complaisant.                                     Ayez pitié, poètes, des laborieux tâcherons de l'analyse et de la logique !

    Les "Chroniques du furet" sont une carte blanche offerte à un auteur pour aborder un sujet qui lui tient à cœur.         Pour Patrick Argenté "le sens d'un poème est dans ce qui le rend nécessaire". Ici non plus le dernier mot ne sera jamais dit sur cette question éminemment aporétique où, quel que soit l'analyste tentant cet éclaircissement, le sens des expressions présumées éclairer ce qu'est le sens d'un poème semble lui-même inévitablement aussi insaisissable que celui du poème. 

    "Diaphragme" regroupe les abondantes notes de lecture de Jacques Morin, empreintes de cet esprit d'accueil et d'ouverture sans complaisance déjà mentionné, et donc très rarement négatives ( Louis Dubost ne prête pas sa brosse ? ). La différence se fait alors avec la longueur et le ton plus ou moins vif ou lent, à l'image de l'élan impulsé par la lecture. Par ailleurs, et fort heureusement, sachant s'effacer derrière l'œuvre et l'auteur, le critique ne cherche pas à nous épater mais à se faire comprendre. (1)

    Avec "A l'œil nu" , Alain Kewes complète ces notes de lecture de quelques rapides coups d'œil sur des recueils de nouvelles ou des revues.  

    Dans sa chronique périodique "Il y a poésie"  Mathias Lair envisage, avec sa finesse, son habituelle économie d'expression et malgré sa bienvenue prudence à l'égard des fulgurances abusives, la relation entre la poésie et l'extase mystique d'une mystique sans dieux : " [...] C'est une heureuse dévastation qui laisse sans mot [...] Pour combler cet abîme, celui qui a traversé [...] une "expérience intérieure" a souvent recours aux dogmes établis, le plus souvent le religieux [...] Bricoler avec les discours prêt à porter, voilà une faiblesse que l'on peut comprendre. Car il est urgent, parfois vital de mettre des mots sur ce qui ne peut en avoir. L'écriture, et la poétique par excellence, peut aussi avoir cette vocation."                                                                                                                                                J'ignore ce que bien être l'extase mystique: Ne l'ayant pas vécue, je ne comprend même pas les mots présumés me parler d'une expérience  intérieure  pourtant dite indicible.                                                                                                  L'oxymoron est le couteau suisse du discours de la mystique comme souvent du simple discours sur l'expérience mystique.                                                                                                                                                              A supposer que celle-ci ne soit pas seulement un effet de langage, abus d'alcool de mots ou abusive hypostase, vouloir la dire est la trahir.                                                                                                                                           Comme le discours religieux, le langage d'une poésie trouvant sa source dans une expérience mystique présumée n'est-il pas lui-même un prêt à porter, une manière poétique de se donner l'air de dire quand même l'indicible, façonnée par des siècles de poésie dans des sociétés saturées alors de religiosité; manière dont le renouvellement n'est que de surface.    Le pas séparant mystique sans dieux et religiosité me paraît assez anecdotique une fois franchi l'abîme entre la vie ordinaire et l'expérience mystique présumée.

    "Le choix de Décharge" présente sur une vingtaine de pages des poèmes inédits d'une petite quinzaine d'auteurs.          La plupart doivent donc se contenter d'une page et c'est évidemment trop court. Autant vaudrait se limiter à la mention  sur une seule page d'une "liste des auteurs remarqués par le comité de rédaction". C'est d'autant plus regrettable qu'en étoffant un peu plus cette rubrique anthologique la revue Décharge serait un modèle de revue poétique idéale.              Je reconnais tout de même que cette unique faiblesse est partiellement compensée par la collection Polder et la rubrique ID sur le site internet.

     

    Au final, je ne mégoterai tout de même pas : "DECHARGE"  (2) est devenue une des rares revues phare en poésie.       Par l'heureux effet d'un cercle vertueux, l'enrichissement progressif de son contenu, l'élargissement de son éventail de contributeurs de qualité et son embellissement alimentent son croissant succès, et réciproquement.  

     

                                                                                                                        Franck Reinnaz

     

    ( 1 ) : Peut-être ne suis-je  pas assez fort pour pratiquer cet effacement .                                                                                     ( 2 ) : Abonnement annuel : 4 numéros, d'environ 150 pages chacun, pour 28 euros.      e-mail : revue.decharge@orange.fr

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :