• Critique à vif ou sommeilleuse ?

     

    Encore marqué par mes précédentes vies d'ingénieur amateur de logique mathématique puis d'analyse conceptuelle, ma découverte de la poésie contemporaine supposait peut-être l'abandon d'une vigilance rationaliste pour le relâchement d'une sorte de rêveux assouppissement.

    J'ai remarqué que mon appréciation sur la qualité d'un poème pouvait varier selon l'intensité de ce relâchement.           Ainsi dans cet exemple issu du beau recueil " La maison morcelée " (1) de Lydia Padellec, où l'expression soulignée m'apparaît saugrenue ou passe comme inaperçue selon que ma lecture est attentive ou sommeilleuse. 

        Le  tabouret  est  bancal.  Il  lui                                                                                                               manque un pied. On l'a couché dans                                                                                                                       un coin de  la cuisine. Un  rayon  de                                                                                                                      lune lui chatouille le bois. Il ne semble                                                                                                                      pas  souffrir  de  l'amputation.  Une                                                                                                               araignée tisse sa toile. Avec douceur.                                                                                                                        Comme un pansement. " 

    En faveur du relâchement plaident toutes les analogies entre musique et poésie; mais un assoupissement trop profond nous rend aveugle aux subtilités du texte dont il ne nous reste rapidement rien, à tel point que nous pourrions ne posséder qu'un seul recueil de poésie et le redécouvrir chaque soir pour l'oublier aussitôt. Rien ne rebute un tel lecteur, mais rien non plus ne le séduit vraiment.                                                                                                                  A l'inverse, une lecture attentive semble requise pour se hisser au niveau de l'extrême sophistication de la maîtrise du langage par le poète et en saisir les nuances les plus subtiles; mais un excès d'attention peut nous rendre sourd à la musique du texte, comme aux connotations des mots, et insensible  au charme des métaphores toujours défaillantes quand on s'y attarde trop. Ce qui captive un tel lecteur risque de n'être que la signification du texte ou sa maîtrise formelle, c'est à dire littérature ou jeu de langage mais pas "pure" poésie.  

    L'excès de relâchement ou l'excès d'attention menacent aussi les auteurs de critiques de poésie et la solution réside probablement dans une double lecture, d'abord assez flottante puis plus attentive. Cette première lecture devrait se faire sans autre à-priori qu'une vague bienveillance à l'égard de l'auteur, comme vient de me le prouver une récente expérience.                                                                                                                                                            J'avais été déçu par le recueil d'un poète, jugé trop opaque ( pour faire bref !). Puis, un peu par hasard, j'ai échangé quelques aimables courriels avec l'auteur, et cela m'a incité à en lire un deuxième recueil auquel, sans m'enthousiasmer, j'ai trouvé bien plus de qualités que le premier, alors même que la manière d'écriture était restée sensiblement la même. Je ne crois pas que cette évolution dans mon appréciation ait résulté d'une complaisance nouvelle, et c'est bien cela le plus intéressant : Cette seconde lecture ne m'a pas fait aimer ce qui m'avait auparavant déplu, mais la bienveillance nouvelle qui la motivait m'a évité de me braquer excessivement sur l'aspect jugé décevant et permis d'en apprécier d'autres, négligés dans la première lecture.

    Je me suis ainsi découvert trop réactif et insuffisamment bienveillant dans mes premières lectures, à l'inverse de tant d'autres pour qui tout est séduisant qui se dit poésie.

     

                                                                                                                   Franck Reinnaz

     

    (1) : Ed. Le bruit des autres 2011


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :