• Ce que j'attends de la poésie

     

         Sur le site internet de la revue Décharge (1), Claude Vercey interrogeait récemment ainsi ses lecteurs: "Qu'attendez-vous des poètes et de la poésie?".                                                                                                                    Question double puisque beaucoup de lecteurs sont aussi des auteurs et qu'il est douteux que ces derniers attendent la même chose de l'écriture de leur poésie et de la lecture de celle des autres.                                                         Question dangereusement ouverte, propice aux apophtegmes comme aux discours torrentueux, des plus poétiquement délirants aux plus philosophiquement ergoteurs, des plus sincères aux plus inauthentiques. 

    Je sais dire aisément ce que j'attends de la photographie animalière : vivre dans la nature, découvrir de nouveaux paysages, m'éprouver physiquement, découvrir des vies animales, apprendre la technique photographique, créer des photographies originales et esthétiques. C'est à dire : L'exercice physique, la découverte , la connaissance , la création. Sauf les enfants, beaucoup se satisferont de cette réponse sans attendre de nouvelles justifications.

    Répondre à la question sur la poésie est beaucoup plus difficile et cette difficulté a tant à voir avec "l'essence" de la poésie qu'il semblera ci-après que toute réponse relativement claire apportée à cette question puisse se trouver écartée au motif qu'elle ne concerne pas la "vraie" poésie.

    Il m'est évident qu'un modéré mais prégnant malaise existentiel fut le moteur de mes attirances successives pour la littérature, les mathématiques, la philosophie puis la poésie. Mais je ne sais analyser le processus "intérieur" de cet enchaînement et dire ce qu'à chaque fois j'en attendais. Tout au plus essaierai-je de dire ce qu'aujourd'hui la poésie m'apporte et qui n'est probablement pas ce que j'en attendais, à supposer qu'on puisse en l'occurrence parler d'une "attente".

    Mes goûts de lecteur de poésie sont une variante des goûts universels et immémoriaux de l'homme pour écouter une histoire ou de la musique et s'abstraire ainsi temporairement des nécessités matérielles, des frustrations ou de l'ennui.   En somme, mes goûts se situent entre une poésie littéraire qui me donne l'impression d'entendre l'histoire d'un moment de vie sans vraiment la comprendre, et une poésie musicale que je comprends encore moins mais qui me donne l'impression d'entendre une musique, composée de significations et non de sons (2). Dans les deux cas, le sens n'est ni transparent, ni opaque. Je le dis translucide et cette translucidité poétique s'obtient en visant une extrême densité par les moyens de la condensation ( qui n'en dit pas assez ), de la disjonction ( qui passe du coq à l'âne )  et des images ( qui court-circuitent une trop lente et trop sage parole ).                                                                                             Translucidité de brume pour la poésie littéraire et de brouillard pour la poésie musicale. L'apport proprement poétique de cette quasi-littérature/quasi-musique est l'extrême densité de son étrangeté au travers de laquelle se devinerait vaguement comme l'extrait flou d'une histoire et le mystérieux balancement d'une musique de mots.

    D'autres n'y retrouveront pas la gravité de la poésie.                                                                                             Pour eux la poésie littéraire n'est que de la littérature, la poésie musicale que du divertissement, quand la "vraie" poésie ne traite que de l'essentiel fondant le sens de leurs existences ( la mort/l'amour, l'immanence/intériorité, la transcendance ) mais sans user du langage ordinaire ou savant ( ce qui ne serait que littérature ou philosophie).          Les libertés prises avec le langage ordinaire seraient celles d'un nouveau langage poétique ne parlant pas à notre insuffisante raison mais à notre intuition, laquelle serait un autre mode de connaissance.

    Moi aussi, j'eus ma période où la voix des incessants soliloques qui m'occupent me semblaient d'une autre face de moi-même, infiniment plus riche et contrastée que ma médiocre face publique, et néanmoins pleine encore d'élans inexprimés, perçus comme paroles avortées qui eussent éclaboussé le monde de l'expression de mon "être intérieur" s'affirmant et se révélant ainsi, y compris à moi-même.

    Maintenant que je m'habite plus sereinement, par sagesse ou résignation de l'âge, et que l'obstinée lecture de la philosophie de Wittgenstein semble m'avoir guéri des maladies de langage, philosophiques et métaphysiques, cette ancienne impression d'en avoir tant à dire, et qui pourtant ne se dirait pas et s'accumulerait "sous la langue", me paraît avoir résulté de la combinaison du malaise existentiel et d'une "intérieure" machine à mots tournant presque toute seule après tant d'années de lectures intensives ( Machine neuronale qui mouline, dans l'arrière-cour de notre "espace intérieur", des mots sans parole et pas plus signifiants qu'un gargouillis d'intestins pendant que, dans l'avant-cour, notre voix intérieure médite en silence dans des mots ordinaires et qu'entre les deux flottent des paroles sans sujet dont la compréhension, à supposer qu'elles aient un sens, n'est pas plus assurée que celle de l'action des plantes médicinales par la pseudo-science du moyen-âge ).                           

    Si j'avais, à l'époque, découvert la poésie avant la philosophie et sa thérapeutique wittgensteinienne, elle m'aurait peut-être semblé permettre l'expression de ces paroles en attente. J'en aurai peut-être été libéré et, comme auteur, ce travail poétique aurait eu grande valeur pour moi.                                                                                                            Mais devant ces paroles étrangères, ces bouts de phrases disparates ou même incohérents, aurai-je été vraiment plus clairvoyant que mes lecteurs ? Ceux-ci n'auraient-ils pas été comme devant un rêve remémoré dont l'interprétation n'est qu'arbitraire reconstruction et logorrhée charlatanesque ( et donc soignant le mal par le mal ), ou bien, sans expliciter leur interprétation, n'auraient-ils pas suggéré, tout de même, qu'ils la ressentait par intuition ( ce pitoyable mot creux du mysticisme poétisant ), ou bien, pire encore, n'auraient-ils pas pensé qu'ils dessinaient une vérité humaine accessible aux seuls privilégiés capables de cette compréhension intuitive ?

    Même intimes, les vérités dites en langage ordinaire sont les seules dont je reconnaisse aujourd'hui la valeur et leur méconnaissance m'apparaît même souvent accompagner la quête de pseudo-vérités intuitives plus profondes.

    Je n'attends donc plus rien d'autre de la poésie que l'agrément d'une dense translucidité quasi-littéraire et quasi-musicale dont je reconnais qu'elle est de l'ordre du divertissement (3).                                                                                 Cela ne me gêne pas, les occupations les plus vitales sont parmi les plus simples (4).                                                 J'ai peu de goût pour le sublime.

     

                                                                                                                                                Franck Reinnaz

     

    (1) : Revue de poésie de Jacques Morin, dont l'expression principale est la trimestrielle édition papier du même nom, mais qui propose également un site internet ( www.dechargelarevue.com )                                                                                                                                                             (2) : Je laisse en suspens cette question très débattue de l'usage poétique des mots pour faire musique et non pour faire sens, et de ce que c'est que cette musique pourtant faite de significations et non de sons.                                                                                                                              (3) : Même si la lecture de cette poésie peut me captiver dans l'instant, même si ce qu'elle évoque peut être grave ou triste, je dois bien constater que son empreinte est de courte durée et qu'elle m'aura surtout permis de m'abstraire plutôt plaisamment du temps qui passe, c'est à dire de me divertir.   Et quand elle n'est pas seulement de l'ordre du divertissement, la poésie qui me convient semble presque plus littéraire que poétique ( c'est à dire vaut presque plus par ce dont elle parle que par la manière dont elle en parle ). Le supplément poétique à la littérature est de l'ordre du divertissement.   (4) : Si les occupations les plus vitales sont parmi les plus simples, la poésie peut être de l'ordre du divertissement et vitale également.                         Les poètes ne sont donc ici ni rabaissés ni moqués, j'estime et admire grandement certains d'entre eux.

     

     

     

     


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