• C'est quoi "Comprendre un poème" ?

         Hormis pour un bref recensement, aucun critique ne se limite à l'exposé des seuls aspects formels et esthétiques d'un recueil de poésie, mais nous présente également ce que ces poèmes lui disent, et dont on sent même souvent que c'est là l'essentiel pour lui, même si ce qu'il y lit est ambigu ou flou et qu'il ne sait lui-même en dire que des choses ambigües ou floues, et même s'il admet qu'un poème ne se comprend pas vraiment.                                                 Pas vraiment, mais un peu quand même !?

    Comprendre un peu ou vaguement, est-ce déjà comprendre ?                                                                                 C'est à dire : Existe-t-il divers degrés de compréhension d'un poème ?                                                                        "Sens" et "Non-sens" se partagent-ils sans reste l'espace sémantique, ou bien existe-t-il un entre-deux ?

    Devant ces questions, je me sens aussi faible qu'à devoir escalader seul et nu les parois de l'Everest. C'est pourquoi je me limiterai à quelques notes sur d'instructives analogies entre peinture, musique et poésie.

         Ci-dessous, il nous semble que le tableau de Kandinski  ne nous représente rien : Non seulement une scène n'émerge pas de ce tableau, mais même ses éléments ne font pas référence à des choses dénommables. Comme un texte non seulement incompréhensible parce qu'incohérent, mais dont les mots mêmes seraient d'une langue étrangère et inconnue. Il semble ne nous rester que l'agrément des couleurs vives.                                                                         Il en va tout autrement de l'aquarelle de Damin : La plupart des éléments du tableau font référence aux choses du monde connu, ce sont des mots de notre langue ordinaire; leur ensemble propose une scène que chacun d'entre nous décrira dans des termes assez voisins.                                                                                                                           Assez voisins, mais pas identiques, car le flou de certains éléments et surtout l'incomplétude de la représentation de la scène permettent à chacun de la compléter imaginairement, la relier à ses souvenirs, l'habiter à sa manière ...                Si le tableau de Kandinski paraît non seulement incompréhensible mais même ne rien représenter, et si l'éventuel agrément esthétique du traitement des couleurs et des formes ne nous suffit pas, et surtout ne nous semble pas justifier le temps et l'énergie considérables consacrés à l'œuvre par l'artiste, il reste encore à comprendre l'intention du peintre et cette compréhension passe par la connaissance historique et technique de l'art pictural en général et de cet artiste en particulier.                                                                                                                                                          

    Kandinski : " Improvisation gorge "                                Damin : " Pont-Aven "

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    Au-delà de l'agrément purement esthétique, l'aquarelle de Damin peut nous émouvoir, par ce qu'elle nous suggère ou rappelle, mais certainement pas le tableau de Kandinski.                                                                                  L'émotion suppose la compréhension, non seulement des éléments représentés mais aussi de la scène.                           Si nous ressentons de l'émotion en lisant un poème, c'est que nous y comprenons quelque chose, à notre manière, et ceci sans devoir mobiliser tout un savoir complexe sur la poésie en général et ce poète en particulier, c'est à dire sans ce que Francis Wolff nomme "compréhension intellective" dans son récent livre consacré à la musique. (1).                               La complexité et la subtilité de la " compréhension intellective" des poèmes manifestée dans certaines critiques de recueils dans lesquelles, par exemple, le traitement des enjambements est l'objet d'amples développements, semble parfois en contradiction avec  la spontanéité revendiquée du poète. Mais celui-ci méconnaît peut-être le fait qu'après des décennies de création poétique, sa complexe maîtrise des techniques d'écriture est invisiblement à l'œuvre dans le flux même de l'écriture. 

         Ci-dessous, dans le tableau de Picasso, nous voyons effectivement l'image d'une jeune fille jouant de la mandoline bien qu'aucun des élément du tableau, considéré séparément, ne représente vraiment quelque chose d'identifiable et de nommable. Nous sommes ici comme devant une de ces vitres translucides à multiples facettes qui rendent volontairement impossible la perception des détails de ce qu'elles voilent sans empêcher que s'en dégage une vague et instable forme générale dont l'interprétation est malaisée.                                                                                                       Verrions-nous la même chose dans ce tableau si nous en ignorions le titre ?  Il n'est pas évident que nous y verrions précisément une jeune fille plutôt qu'une femme d'âge indéterminable. De même, selon Francis Wolff dans l'ouvrage cité ci-dessus, si le premier mouvement de la sonate " Au clair de lune" évoque pour nous le clair de lune, n'aurait-elle pas évoqué le bord de l'eau si elle avait été nommée sonate " Au bord de l'eau" ?  C'est que la musique n'exprime pas un ressenti particulier précis mais un affect général, une humeur et que celui qui tente de dire ce qu'elle représente pour lui ne peut que demeurer vague et se heurter au fait qu'elle ne représente pas les mêmes scènes, les mêmes situations ou les mêmes choses pour autrui".                                                                                                                               Les titres des poèmes tendent aussi à orienter notre lecture. Certains poètes s'en servent ainsi s'ils craignent un excès d'opacité du poème alors que d'autres, pour la raison inverse, repoussent le titre à la fin ou bien s'en passent.

    Il ne faudrait pas gommer grand-chose dans le tableau de Picasso pour que nos interprétations divergent et que celle de chacun tienne autant à son histoire personnelle qu'au contenu du tableau.                                                              Dans un texte, si l'excès de condensation de l'expression élargit l'éventail des interprétations, la redondance le resserre au prix d'une lourdeur de style.    

    Picasso : " Jeune fille à la mandoline "                                                       Grosz : " Eclipse de soleil "

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         Certains autres choisissent un titre tel qu'il désoriente encore plus le lecteur, comme ci-dessus pour ce tableau que Grosz intitule " Eclipse de soleil". Dans ce dernier, les éléments représentés sont évidents même si l'ensemble est d'une incohérence onirique et que nous nous interrogeons sur le sens de la scène. L'interprétation "standard" de celle-ci se réfère à la situation de l'Allemagne à cette époque ( 1926 ) et fait de chaque élément un symbole et de la scène une allégorie où l'armée et le capital sont des géants manipulant des hommes politiques nains quand l'homme ordinaire est un âne aveugle.                                                                                                                                                      Devant "le Picasso" la question est de comprendre ce qu'il représente, quand devant "le Grosz" elle est de comprendre quel en est le sens, c'est à dire quelles sont les relations entre les éléments de la scène et quelle est l'action en cours.   

         De tout ceci ressort l'image d'un vaste territoire intermédiaire entre sens et non-sens, comme si ces concepts n'étaient que les deux horizons antagonistes de l'espace sémantique. D'une part parce que nous pouvons comprendre ce que représentent les éléments séparément sans comprendre ce que représente la scène globale, ou bien comprendre ce que représente celle-ci sans comprendre l'intention de cette représentation ( on pourrait dire : son sens de "deuxième niveau" ), et d'autre part parce qu'un texte, une image ou une musique peut n'avoir le même sens que pour une partie du "public" : Si personne ne les lit comme autrui, on dira qu'ils n'ont aucun sens, mais à l'inverse, s'il apparaît que tous les lisent identiquement, on dira qu'ils ont un sens, tous les cas intermédiaires étant évidemment possibles.                         Il semble, par ailleurs, que pour chacun d'entre nous le sens d'un texte, tableau ou musique, nous apparaisse avec d'autant moins d'évidence et d'immédiateté que cette lecture sera singulière, non partagée.                                         Le sens de nos perceptions ordinaires nous semble d'une évidence et certitude absolue alors même que de fréquentes expériences montrent qu'elles peuvent toujours nous tromper.                                                                                 Bien que toute perception singulière soit exposée à l'erreur, si la "perception en général" est l'étalon de certitude c'est parce que rien n'est moins trompeur qu'elle.

     

                                                                                                                                     Franck Reinnaz

     

    ( 1 ) : Editions Fayard 2015. 


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