• Bruno Berchoud, connotations et frères jumeaux ...

     

    « Quelle est, au seuil du parc et de ses arbres, cette poupée qui s'envole un instant effleurer les bourgeons, et sans un cri coule sur le trottoir ? Mein Gott murmure la vieille dame assise à la terrasse (…) ».

    Ainsi débute une prose poétique de Bruno Berchoud ( 1 ) .

    Dès la première lecture de ces premières lignes, et alors que « le sens » du poème ne s'éclairerait pourtant qu'à sa chute, s'est réveillé en moi le souvenir d'une masse informe qui vole puis roule sur le sol et d'un corps hurlant qui accourt les bras levés. C'est bien ainsi que pourrait être décrit le souvenir du gamin que je fus, surpris par un accident à peine entrevu et dont il fut très rapidement éloigné. Bien sûr, on lui a dit « accident...fillette... mort...douleur d'une mère », mais ce ne furent pour lui que des mots de peu de poids, pas encore lestés de tous leurs sens et réminiscences. Il aura fallu beaucoup d'années pour que pèsent d'un poids oppressant les mots qui disent la mort ou la douleur d'une mère et que, dans le même mouvement, s'affirme la vivacité et la puissance d'émotion d'un souvenir d'abord vague ( 2 ).

    Je ne peux pas séparer mes souvenirs des émotions qui les colorent, elles en font partie . Puisqu'elles peuvent changer quand la vie m'apprends à la lire, c'est la couleur de ma mémoire aussi qui change, très lentement, comme la couleur des feuilles au fil des jours. Nos souvenirs ne sont donc pas des choses mortes, comme des insectes que nous aurions piqués sur le tableau de la mémoire, mais des parts de nous-mêmes, vivantes et mûrissantes avec nous et par nous.

    C'est aussi de cette manière qu'on peut comprendre Bruno Berchoud disant dans le texte final de son recueil:  « Le sens des souvenirs ne relève pas d'un code. Tout ce qui nous survient peut certes s'endormir dans l'informe du non-langage … Mais « l'évènement », dérisoire ou grandiose, peut aussi se mettre à résonner, après dix jours, après trente ans (…) ».

    On dit souvent que les mots du poète ne désignent pas mais suggèrent, car ils valent moins pour leurs dénotations que leurs connotations, éveillant chez le lecteur les réminiscences d'instants vécus par lui et ayant accompagné l'usage de ces mots. Les connotations formeraient cet essaim ( 3 ) de moments vécus par ce lecteur et gravitant autour du noyau commun de la dénotation.

    C'est ainsi qu'aurait agi sur moi, dans le contexte des premières lignes ci-dessus, ce mot qui probablement surprend les autres lecteurs : « coule » . Il faut avoir vu ( 4 ) cette forme flasque s'étaler ou rouler ou glisser ( on ne sait pas vraiment) pour qu'en éveille la réminiscence cette mention d'une poupée qui coulerait sur le trottoir.

    Il se trouve que la fin du poème de Bruno Berchoud justifie l'éveil en moi de ce souvenir : « on voit sur le trottoir d'en face un uniforme s'avancer calmement vers le corps immobile de la petite . »                                                     Certains voudront probablement y voir la confirmation du pouvoir propre à la poésie de communiquer par les connotations : cette relation directe d'inconscient à inconscient dont parle Patrick Argenté dans la revue Décharge N°160 , cette communication de l'indicible par le langage poétique des connotations dont Georges Mounin fait le cœur de son analyse dans son essai « Sept poètes et le langage » (5 ) .

    Mais communiquer c'est transmettre quelque chose, comme une balle qu'on lance et que l'autre saisit. Alors que dans la relation d'inconscient à inconscient, il est peu probable que la connotation d'un mot pour le poète soit la même que pour les lecteurs parmi l'infinie diversité de connotations possibles, et ceci d'autant plus s'il s'agit pour l'un ou l'autre d'une connotation intime. Cette différentiation se trouvant réitérée à chaque mot de poids dans le poème, le noyau final de lecteurs partageant l'essentiel des vives connotations attisées par le poème, et donc ressentant la cohérence de leur groupement et comprenant le sens global du poème, risque fort de se réduire à l'auteur lui-même, ou peut-être à son miraculeux jumeau en émotion.  Et le poète qui s'imagine alimenter une communication par connotations risque de n'offrir un profond plaisir de lecture qu'à un cercle extrêmement restreint de lecteurs, les autres étant aveugles à la trame cachée du poème et se contentant d'un assez mol agrément esthétique en surface.

    On pourrait penser que la ligne finale du poème de Bruno Berchoud est seule à même d'éclaircir suffisamment le sens du texte pour en permettre une relecture plus riche d'émotions alors qu'un premier survol n'offrait que ce mol agrément mentionné ci-dessus. Mais au début du poème se trouve déjà mentionné que la poupée coule sur le trottoir "sans un cri"  et, d'autre part, se trouve plus loin réitérée la plainte de la vieille dame :  « Mein Gott, mein Gott ne cesse de répéter la dame » : Tout cela doit mettre la puce à l'oreille du lecteur qui, sans comprendre encore, sent pourtant cette compréhension si proche qu'il a l'impression d'en avoir le mot sur le bout de la langue . C'est pourquoi certains trouveront que la chute du poème est trop explicite et atténue sa force poétique, laquelle ne mûrirait que dans l'ambiguïté.                 

    Le choix maniaque, incertain et revisable des mots par les poètes tient beaucoup à ce souci de se tenir entre l'opacité et la transparence, à cette bonne distance qu'ils ne savent mesurer précisément mais qui est pourtant une de leur marque.

     

                                                                                                    Franck Reinnaz

     

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    ( 1 ) : dans « L'ombre portée du marcheur » ( Ed. Le dé bleu )

    ( 2 ) : Bien entendu, par un processus inverse de celui décrit, le caractère flou du souvenir initial ne peut être de ma part qu'une reconstruction théorique.

     ( 3 ) : Un mot connote ce qui fut fréquemment ou vivement ressenti ou perçu à l'occasion de la prononciation ou de l'audition de ce mot, sans être ce que ce mot désigne. La gamme des connotations est immense et sans rupture entre les vécus partagés par la plupart d'entre nous ( "connotations communes", comme la chaleur et la lumière pour le mot feu ) et les vécus spécifiques à un individu (qu'on pourrait nommer "connotations intimes", comme l'exemple ci-dessus) et qui sont généralement plus vives.

     ( 4 ) : Ou plutôt , Il faut pouvoir imaginer revoir …

     ( 5 ) : Ed. Gallimard , coll. TEL

     


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