• Brouillage et poésie ( 3 ) :Un texte impossible ?

     

    Avec la disjonction ou la condensation ( 1 ), le poète dessine les contours flous de son poème en employant sa gomme autant que son crayon. 

    La translucidité poétique s'obtient aussi par les mots mêmes et non seulement leur manque, par l'effet d'un usage non ordinaire des mots de la langue ordinaire.

    Si seule la syntaxe s'y trouve bousculée, cet obstacle à la compréhension peut ouvrir l'espace du sens, mais le texte ne propose pas des pistes alternatives, n'aide pas l'imagination à s'envoler. Au lieu d'une forme ambigüe, voilée par le brouillard, le poème n'offre qu'un puzzle à reconstituer et dont le dessin final est unique et déterminé.

    Si les mots sont à comprendre dans un sens très inhabituel, le langage est dit imagé et doit être compris au sens figuré, lequel n'est pas, en général, étranger au langage ordinaire, mais d'un usage rare et marginal. Néanmoins, ce sens figuré d'un mot peut parfois être totalement étranger au langage ordinaire, et seul le contexte de son emploi suggèrera qu'il doit être compris dans un sens inhabituel et quel peut être cet autre sens.Il faut bien que de telles occurrences existent avant que ces sens figurés n'intègrent les marges du langage ordinaire.

    Le langage poétique imagé est créateur de ces usages inhabituels des mots, lesquels sont poétiquement dévalorisés lorsqu'ils sont intégrés aux marges du langage ordinaire pour n'être plus que des clichés. Ces usages nouveaux sont présumés proposer une autre vision du monde , en révéler des aspects ou des rapports cachés.

    Quand s'emballe la ronde des images, il est assez fréquent qu'on ne sache dire d'une écriture poétique si elle propose une autre vision du monde  ou la vision d'un autre monde; les sirènes de la mystique chantent aux marges du langage. 

    Si toutes choses peuvent être reliées par un rapport abstrait, plus ou moins indirect et complexe, pour peu qu'on prenne le temps d'une opiniâtre spéculation, cela ne concerne pas la poésie qui vise moins notre intelligence que notre sensibilité. L'image poétique est présumée susciter en nous, non pas l'idée abstraite d'un rapport, mais la révélation d'une quasi-présence de ce rapport, du même ordre que celle d'un souvenir.

    La fameuse image "soleil , cou coupé " d'Appolinaire est aujourd'hui devenue un cliché. Mais imaginons que nous la lisions ou l'entendions pour la première fois: La sensation sera différente selon qu'on a ou n'a pas déjà vu un cou coupé ( par exemple celui d'un poulet décapité courant encore quelques secondes ); l'un verra dans l'instant le soleil du matin comme un cou coupé quand l'autre concevra ce rapport dont l'imagination n'aura pas l'intense quasi-présence du souvenir.

    Dans cet exemple, la révélation, plus vive chez l'un que chez l'autre, se limite à un simple rapport de forme et de couleur, c'est à dire d'ordre esthétique. La belle affaire ! Pour ma part, je ne saurais me contenter d'une poésie dont les images froides n'implique pas davantage le lecteur émotionnellement; je lui trouve l'intérêt très limité d'un divertissement plaisant. 

    Prises au sens propre, les métaphores sont des non-sens, souvent faits pour heurter; elles sont alors les grosses caisses de la musique poétique. Je leur préfère des instruments au rythme moins heurté.                                                      Par exemple, chez Jean Maison : 

    " Les cieux orangés s'expatrient                                                                                                                               La promesse au centuple bleu                                                                                                                                Livrée à la douceur                                                                                                                                                  De chaque linge heureux                                                                                                                                          Se disperse hors des violences anciennes                                                                                                             Dans le sarment des nuits                                                                                                                                     Tu oublies                                                                                                                                                             Si l'on heurte ta main                                                                                                                                       D'être avec ce papier                                                                                                                                            L'angle ultime"   ( 2 ) 

    L'étrangeté poétique de ce texte ne résulte pas de quelques brutaux non-sens, mais de la fuite incessante d'un sens insaisissable. Disjonctions et condensations oeuvrent en permanence mais sans éclats, et le langage est discrètement mais constamment imagé.

    Malheureusement, l'excessive étrangeté de ce poème l'afflige lui aussi de cette même froideur abstraite mentionnée ci-dessus et qui , pour moi, limite grandement son intérêt.

    Je rêve d'un texte un peu plus transparent, dont le sens encore voilé ferait néanmoins sentir sa présence comme celle de ces mots qu'on dit avoir sur le bout de la langue.

    Un texte impossible ?

     

                                                                                                                                 Franck Reinnaz

     

     

     

    ( 1 ) : Voir les articles des 4 février et 1er mars.

    ( 2 ) : dans le recueil " Araire"  ( Ed. Rougerie )


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