• Brouillage et poésie ( 1 ) : La disjonction

    Aucun poète ne réduira la valeur poétique de ses textes aux seules qualités esthétiques de son agencement particulier de signes, et si ce qu'on appelle musique du poème ne résultait que du défilement des formes sonores et visuelles de ces signes, cette musique serait d'un agrément assez médiocre.                                                                                  Cette musique-là a donc à voir avec le sens des mots du poème, bien qu'elle ne délivre aucune sens explicite et univoque, plutôt une ambiance, un état d'esprit, et c'est pour cela qu'on la dit musique.                                                             On ne dira pas poétique un texte au sens totalement transparent ni un texte dont toutes les parties seraient absconses, opaques, car ce serait étendre exagérément le sens du mot poésie, le diluer, réduire à rien sa force d'expression. 

    Entre opacité et transparence du sens, la poésie se situe donc dans l'entre-deux de la translucidité.                              

    Dans le cas très hypothétique, mais très instructif, de l'élaboration d'un poème à partir d'un texte prosaïque non poétique, par atténuation progressive de la transparence, la première étape pourrait être la dislocation de la cohérence du texte avec un enchaînement étrange de propositions semblant sans rapports, sur des plans thématiques différents, mais dont les sens sont toujours transparents: On comprend bien chacune des "phrases", mais leur combinaison devient étrange. James Longenbach ( 1 ) nomme disjonction cet effacement des rapports entre "phrases", , laquelle a, selon lui, toujours été un signe distinctif de la poésie, qu'elle soit molle ou sèche, c'est à dire souple ou brutale .                                          

    La poésie de Jean Follain est un exemple d'usage très modéré de disjonctions très molles :

    "         Hécatombe 

    Le ciel reste bleu intense                                                                                                                                   quand plusieurs tombent morts                                                                                                                               le vieux penseur                                                                                                                                                  qui ne veut pas changer le langage                                                                                                                          ne trouve pour pareil fait                                                                                                                                      qu'un seul mot : hécatombe.                                                                                                                                 Les paysans qui survivent                                                                                                                                   dans le plein soleil                                                                                                                                                  se mettent à boire                                                                                                                                                  et manger sobrement."   ( 2 )  

    Et ce poème de Paol Keineg est un exemple inverse de disjonctions systématiques et très sèches:

    " Le chant de la grive, comme si ma mère était revenue des morts.

    Le hêtre et le non-hêtre coexistent pacifiquement.

    L'arrachage des patates se faisait à genoux en chantant Bambino.

    On parle derrière les essuie-glaces d'exil et de rapports de force.

    A la fin de chaque lecture de  Madame Bovary, Emma se suicide.

    ...."   ( 3 )  

    Avec ces exemples, on devine aisément que l'optimum poétique de la disjonction ne réside ni dans l'extrême mollesse ni dans l'extrême sècheresse mais, encore une fois, dans la mesure et l'entre-deux, entremêlant ce que le texte discursif non poétique sépare ( le présent et le passé, l'expression et la description, le rêve et la réalité, etc.) ou "polluant" la narration d'incessantes et étranges digressions, ou disséminant la description en une multitude de sensations séparées.      

    Mais si la disjonction peut être source de poésie, c'est peut-être que celle-ci n'a pas seulement la valeur négative d'un brouillage arbitraire de la cohérence du texte, mais qu'elle peut suggérer une cohérence plus complexe et d'une autre nature. On en a l'exemple dans certains traitements poétiques de la perception qui paraissent, dans un premier temps, n'égrener qu'une liste de sensations disparates, mais suggèrent ce que confirme en grande partie une phénoménologie de la conscience, à savoir qu'elle est effectivement une coexistence apparemment anarchique de sensations dont beaucoup  semblent sans liens, mêlées à des pensées, des imaginations, des souvenirs et que l'attention perceptive et le discours narratif n'en retiennent qu'une faible part, "injectant" de l'ordre dans ce qui n'est désordre que relativement à cet ordre second qui paraît pourtant premier.

    La disjonction poétique déconstruit la cohérence réductrice de nos perceptions et nos paroles ordinaires, lesquelles nous emporteraient sur nos parcours de vies, aimantés par nos seuls projets, comme chevaux dotés d'œillères pour éviter les distractions. Être poète serait d'abord être distrait ? 

    Bien entendu, pour conserver sa qualité poétique, l'auteur doit suggérer si légèrement cette éventuelle cohérence seconde du texte, derrière la cohérence ordinaire brouillée, que nous n'en saurions formuler l'idée pourtant "sentie si proche", comme ces mots informulés qu'on dit avoir "sur le bout de la langue".                                          

                                                                              *

    La deuxième étape du brouillage du sens, vers la translucidité poétique pourrait être la condensation => A suivre ...

     

                                                                                                                                               Franck Reinnaz

     

     

    ( 1 ) : Dans son essai " Résistance à la poésie" ( Ed. de Corlevour ).

    ( 2 ) : Dans le recueil "D'après tout" ( Ed. Gallimard ).

    ( 3 ) : Dans le recueil " Abalamour " ( Ed. Les Hauts-Fonds )

                                                                                                        

     

     


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