• Bouquins bouquineurs

     

     

    J'ai découvert la ville de Millau un matin de fin février 2015. L'air doux d'un printemps précoce mijotait au fond des gorges du Tarn et m'invitait à musarder autour de la vieille ville avant de rejoindre la librairie de livres anciens dont j'avais noté l'adresse. C'était apparemment celle d'un ancien garage automobile dont la façade maussade n'indiquait aucun nouvel usage, sauf une affichette sur la porte close mentionnant un numéro de téléphone: Il s'agissait bien d'un libraire et celui-ci m'a proposé de revenir l'après-midi. 

    J'avais trop l'habitude des bouquineries et autres librairies de livres anciens pour en être agacé : Ces maladroites et contrariantes entrées en matière ne présument pas de l'originalité des découvertes qu'on y fera, ni de l'intérêt du dialogue avec le maître des lieux,une fois brisée la glace ( souvent assez épaisse ! ) . 

    J'ai souvenir, par exemple, d'un passage à Crest (26) datant d'une dizaine d'années. J'y avais découvert, au bout de la longue et étroite rue de la vieille ville, une très discrète et minuscule bouquinerie dont l'austère, barbu et taiseux maître des lieux poursuivit sa lecture, perché sur un invraisemblable tabouret métallique. Après ma demi-heure de recherche peu fructueuse, il est venu cueillir sur une étagère, pour me le proposer, un petit livre de piteuse et vieillotte apparence mais qui s'est avéré un bijou d'érudition mycologique et de style littéraire: "Le vrai mystère des champignons" de André Dhôtel, paru aux éditions Payot de Lausanne en 1974, et qui semble devenu assez rare.

    Je rêve parfois d'un guide du routard bouquineur auquel je pourrais proposer ma propre contribution ( 1 ), mais la mortalité accélérée de ces lieux de rencontres et de découvertes offre peu d'avenir à cette idée, pour cause de concurrence sur Internet et d'inflation des loyers.

    Cet après-midi là, à  Millau, j'ai rencontré un vieil homme fragile et taiseux, puis deux autres clients (2).                    Nous avons longuement fouiné entre les piles de vieux livres qui m'ont paru cacher beaucoup de trésors pour des collectionneurs d'ouvrages anciens, ce que je ne suis pas.                                                                                         Je suis un lecteur, ce n'est pas l'objet-livre qui m'intéresse mais sa substance, et j'ai tout de même trouvé mon bonheur avec "La lutte de classes sous la première république" de Daniel Guérin , "Les guerres de religion" de Pierre Miquel et un grand livre de dessins de Dubout.   

    Aucun recueil ni plaquette de poésie; et ce n'est pas étonnant : La part de la poésie contemporaine est, en ces lieux, encore plus faible que sa part de vente en livres neufs ( bien que ce soit l'inverse pour les plaquettes confidentielles autoédités par des poètes locaux ).                                                                                                                            Faut-il en déduire que si les acheteurs de recueils de poésie contemporaine sont rares, ils s'en séparent moins aisément que la moyenne, ou bien que la valeur de cette poésie sur le marché de l'occasion est trop insignifiante pour y figurer  ?

     

                                                                                                                            Franck Reinnaz

     

    ( 1 ) : J'ai bien connu les bouquineries et librairies de livres anciens d'Aix en Provence, Avignon, Lyon, Marseille, Montpellier, Quimper, Rennes, Saint-Etienne, Valence ainsi que les villages du livre de Becherel, Cuisery et Montmorillon.  

    ( 2 ) : Deux autres hommes âgés et barbus , comme moi et comme souvent en ces lieux. C'est pourquoi je m'amuse de découvrir aujourd'hui ce vieux mot de la langue française pour désigner un vieux bouc : Bouquin ( ! )


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