• Bavures et règlements

    Vous regardez cette maison avec ses bavures gris sale et vous vous félicitez de n'habiter point là. Chez vous, les façades sont des miroirs, les voitures brillent comme des bijoux et les feuilles mortes ne traînent pas : Votre quartier a de la classe, et vous vous dites : "Heureusement qu'il y a des lois pour épargner aux honnêtes gens l'outrage de la laideur, et..." 

    Je vous arrête, vous alliez être désagréable ... à mon égard.      Car cette maison est la mienne, ou plutôt : était la mienne deux ans avant son ravalement auquel j'avais fini par me résoudre quand ces bavures se furent trop étendues et assombries.      Mais, au contraire de vous, je ne me félicite pas vraiment de cette opération et s'il me reste un goût amer ce n'est pas de sa cherté.                                                                                  Je vis quelques mois par an dans une maisonnette villageoise de montagne ( peut-être appelleriez-vous ça une masure ). Sa blancheur d'origine ne se devine plus qu'à peine sous son gris sale et inégal. Et cela m'indiffère, figurez-vous !                               De cette obligation de "propreté de(s) façade(s)" que la loi nous impose au moins tous les dix ans, personne ne prétend que la raison en est sanitaire. Il faudrait donc croire qu'elle est d'ordre esthétique; mais qui oserait dire que les surfaces uniformes sont plus esthétiques que les surfaces coloriées, et que nos députés y sont tellement sensibles qu'ils ont écrit une loi pour m'imposer ce jugement esthétique ?                                  La vraie raison est nécessairement autre.                            Quand mes voisins multipliaient les allusions acides à ce qu'allait devenir ma façade si je ne faisais rien, j'avais bien compris qu'ils ne s'inquiétaient en réalité que du risque de dégradation de l'image du quartier et de la valeur (monétaire ! ) de leurs maisons, mais ils continuaient à en parler comme si la vraie raison de cette éventuelle dévalorisation était l'esthétique des façades. 

    La réponse, je ne l'ai pas trouvée en les observant, mais en observant mieux en moi-même ce malaise que je ne sais éviter, bien qu'en même temps j'en aie honte, quand je circule dans ces quartiers à l'abandon où s'impose ce que mes voisins nommeraient la laideur ou que je pénètre dans un de ces bars déglingués qu'une loi invisible réserve aux plus marginaux du milieu le plus humble ( milieu d'où je viens aussi, mais c'est .... une vieille histoire)                                                                                                                                                             

    La tache sur la façade est comme la tache sur le pantalon, l'accroc sur la veste etc. : Des signes aux connotations négatives pour ceux qui veulent tenir leur rang . Ils avertissent du risque d'approche du territoire de la pauvreté, et peut-être même de la misère vite caricaturalement réduite à ses excès malsains, agressifs ou vulgaires... La bourgeoisie, petite, moyenne ou grande, rédactrice de la loi, réduit son risque de promiscuité avec les pauvres en imposant pour ses quartiers le ticket d'entrée du ravalement périodique.

    Même si j'y crois ferme, cette réponse ne m'a été donnée qu'en combinant le raisonnement à l'introspection, et non par cette seule dernière. Car si je m'examine mieux, je dois avouer ne pas être exempt de gêne devant les façades "sales" et avoir parfois ressenti un peu de légère honte devant l'état atteint par la mienne avant son ravalement. Mais puisque je ne ressens pas cette légère honte devant ma masure de montagne, je crois raisonner mieux en déduisant que sous la force des normes et conventions sociales, affichées ou subliminales, mais permanentes, j'ai fini par regarder le monde avec les yeux de mes voisins citadins ( qui eux-mêmes ...).

    On pourrait dire qu'alors je n'étais plus vraiment moi-même, mais quand est-on soi-même ?                                           Et ce "Soi" plus profond, antérieur à cette influence, n'est-il pas lui-même le fruit d'influences antérieures ?                Cette authenticité qui nous échappe, et que nous envions à nos modèles, pourrait-elle être un mirage ? 

    C'est à s'y perdre ! 

                                                                                                                   Franck Reinnaz


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