• Alain Bertrand :" Lazare ou la lumière du jour" (Ed. Le temps qu'il fait, 1998)

     

    Relu ces jours-ci, après dix ans d'oubli, ce livre de prose poétique du belge Alain Bertrand m'a de nouveau semblé surclasser une grande part de la production poétique contemporaine par sa richesse de langue et sa densité d'humanité. 

    Ce livre est une parabole sur la perte d'éclat du monde et la trahison des promesses de la vie quand l'enfant devient adulte, et sur le remède qu'offre à certains un nouvel usage des mots, par la poésie, pour échapper à cette déréliction.

    Dans le premier chapitre, après une entame très mystérieuse, on comprend que l'auteur nous annonce son souhait de retrouver par les mots "la part d'enfance et d'innocence, celle qui hurle au milieu des rues vides et qui appelle à l'aide, celle qui refuse les commandements, s'insurge contre les guerres, celle qui veut aimer à défaut d'être aimé." (page 11)

    Les cinq chapitres suivants nous présentent cinq lieux essentiels du territoire de mémoire enfantine de ce Lazare dont on ignore le lien avec l'auteur :         la communion, les vacances balnéaires, le grand-père, la grand-mère et le coiffeur (!). Ainsi présenté, la traduction de cette poésie en ordinaire langue prosaïque pourrait la réduire au sempiternel radotage des clichés sur l'enfance où "dans les verres on ressort éternellement les mêmes histoires en les faisant passer pour de grands crus" (p19), mais ce serait mensongère caricature car l'ensemble est ici transfiguré par un langage très imagé, tantôt abondant en détails originaux sur des attitudes, des scènes ou des paysages et tantôt nimbant de mystère cela qui se présente sans se découvrir vraiment, mais aussi car nous intrigue de plus en plus au fil des pages l'insistance sur le divorce entre l'enfant et les adultes, le premier si bousculé d'un torrent de sensations par l'extrême acuité de son "idiote" présence au monde, et les seconds, ces sauvages, "trop occupés à pérorer dans cette langue morte qu'ils pratiquent entre eux" (page 21).  

    Dans le septième chapitre, le passage de l'enfance à l'âge adulte est ici présenté, au moment des obsèques de la grand-mère, comme une brutale désillusion et la perte d'éclat de l'existence dans une brume grise appauvrissant la lumière du jour : " Un  monde  dépourvu  de  sens  l'entourait et                                                                                                il  lui  semblait qu'il  n'en  faisait  plus  partie. Il                                                                                                          découvrait tout ensemble la solitude, le mensonge                                                                                                    et  le  silence  étincelant  du  vide." (page 85)

    Dans les deux derniers chapitres, Lazare est désormais adulte, intellectuel sec même si brillant, diseur habile de mots sans chair. Dans un monde sans lumière, "Lazare est devenu un homme sans ombre. Il dit ce qu'il faut, comme il le faut, quand il le faut. Sa parole est tout encombrée de certitudes".(pages 97-98).                                                               Et puis un jour, sa mémoire d'une vive existence enfantine refait surface, sa carapace de conformité se lézarde, le vide de son existence l'afflige et la lecture de poésies lui devient un refuge:                                                                             " Si tu lis les poètes,  c'est à cause de ce vide.  De                                                                                                       ce manque de sens qui grignote tes jours. De cette                                                                                          épaisseur  qui  manque  à  ton  existence " (page 100).

    Sans que cela soit clairement dit, il me plaît d'imaginer ce dernier Lazare comme n'étant autre que l'auteur en sa précédente vie, quand la lecture allait lentement le mener vers l'écriture, et en particulier l'écriture de ce livre où le premier chapitre serait la suite du dernier, signant ainsi la résurrection de Lazare.

                                            

                                                                                                                        Franck Reinnaz

     

     


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