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    Pourquoi celle-ci ?

          Mes raisons d'aimer cette photographie sont si personnelles, que je me demande si beaucoup l'apprécieront également.

    - C'est la photographie d'une lisière de forêt en fin d'après-midi et ceci connote pour moi ces séances où la nature prend un éclat particulier résultant de mon extrême attention, tous sens bandés au maximum, lorsque j'attend l'imminente apparition des bêtes que j'espère photographier.

    - J'aime quand le soleil bas éclaire latéralement l'intérieur des sous-bois et fait émerger les troncs comme une armée sur le pied de guerre.

    - j'aime les corps torturés des hêtres montagnards. Chacun sa forme improbable et singulière qui lui confère son individualité.

    - Je connais bien cet endroit auquel on n'aboutit qu'après avoir marché pendant cinq kilomètres et s'être élevé de six cent mètres, dans l'ombre dense de la forêt. L'arrivée au sommet est une fête de lumière.  

     

     

                                                                                                                               Franck Reinnaz

     

     


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  • J'avais connaissance du Gérard Chaliand spécialiste de géopolitiqueGérard Chaliand : " Feu nomade "  ( Ed. Gallimard 2016 )

    et de stratégie, mais j'ignorais qu'il fut poète.                   

    Après trois premiers recueils de poèmes ayant paru dans sa jeunesse ( autour des années soixante ) le poète a semblé se taire pendant quarante années pour ne retrouver la voix qu'avec la vieillesse.

    Il m'apparaît deux raisons possibles pour proposer à votre attention ce "Feu nomade" qui regroupe les poèmes de ces deux périodes.   

    - Pour la poésie des deux premiers ensembles de poèmes dont l'écriture est parfois teintée de surréalisme :                                       "Mes mains portent des saisons figées au bout des sources [...]" (p 50)  Laquelle écriture, plus souvent encore, rappelle la poésie sud-américaine par le chant, l'ampleur, la voix haute, le discursif ... :     " J'ai marché durant des siècles séparé de moi-même                          je suis entré dans les eaux                                                           enlisé sans appui                                                                           mûr à la peine mûr aux coups                                                           je ne suis que ce lâche qui a peur du pillage                                       de voler pour la faim me voilà né voleur [...] "      ( page 29 )

    - Pour l'exceptionnelle complexité et densité du personnage et de la vie de ce bourlingueur inlassable, militant tiers-mondialiste, poète et géopoliticien, qui transparaissent dans les textes et dont l'intérêt peut compenser l'excessif prosaïsme des trois derniers ensembles de "poèmes" ( du moins pour certains lecteurs avides de voyages et découvertes).

    Claude Burgelin, dans son introduction, signale que cet Armémien " fils et petit-fils de ceux qui furent atrocement écrasés, dont le massacre même fut et reste dénié, s'est fait chasseur pour ne plus connaître la douleur du vaincu."( page 14 ).  Le poème de page 91 est l'un des rares à évoquer ce lourd passé.

    Au final, et bien que l'amour ait beaucoup compté dans cette vie dense, malgré son impuissance à changer le cours des choses, ce qui se montre ici est un monde violent où " Tout est régi par la force et la crainte" ( page 142 )

     

                                                                                                           Franck Reinnaz

     


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    Nicolas Cendo : " Perdue aux lèvres "  ( Ed. La Dogana 2006 )

         Dans " Perdue aux lèvres ", Nicolas Cendo nous propose 52 brèves proses poétiques, chacune nous exposant d'une plume très légère quelques éléments disparates de sensations éprouvées dans la nature inhabitée où règne la lumière et ses couleurs vassales : " [...] De l'éclat jaune jusqu'au blanc de la herse l'été agrandit la distance, ruine chaque bordure, retombe tel un essaim au revers noir, sans témoin pour la lampe aveugle. " ( page 30 )

         La brièveté des textes, réduits treillis d'encre perdus dans les pages, dit assez que cette écriture est toute d'élaguage et de condensation. Les machines à interpréter que nous sommes, s'y voient souvent opposer un usage très libéral des règles sémantiques, mariant des termes dont le langage ordinaire exclue la combinaison ( " l'herbe allégée de rires ", " le chemin qui tremble ", " lointaines crêtes des jours " , etc.). 

         Quand le mystère se fait moins dense et  qu'un sens se dessine, il ne se dévoile à nos yeux qu'un tableau très banal, en lequel ne peut d'aucune façon résider la valeur poétique, tout entière logée dans la forme d'écriture.  Pure poésie diront alors certains.

         Lecture de poèmes-fantômes ne laissant aucune trace, agréable comme est agréable ce moment précédant le sommeil, quand se relâchent et s'effacent les tensions du jour puis la trace de ses évènements, puis même le temps qui sans eux se dissout alors que "les dernières lueurs qui fouillent l'espace calmé des chambres n'éclairent que deux tempes sans défense." ( page 34 )

         Charme et limite de la pure poésie.

                                                   

     

                                                                                         Franck Reinnaz

     

     


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    Gérard Bocholier : " Le village emporté "  ( Ed. L'Arrière-Pays , 2013 )

         Qui mieux que Gustave Roud pouvait être cité par Gérard Bocholier en exergue de ce recueil de proses poétiques pour annoncer au lecteur sa plongée dans la houle des souvenirs insubmersibles d'une enfance campagnarde ?

         Quatre-vingt cinq pages pour autant de tableaux de scènes rurales dans la Limagne des années cinquante, peuplés de gens simples s'activant aux métiers ruraux ( vendangeur, fossoyeur, porteur de hotte, fouleur de cuve, bouilleur de cru, trieuse de pommes, chiffonnier, commis, jardinier, épointeur, sulfateur, faucheur, maître d'école ...) et semés d'objets de très long usage assurant le relais entre les générations :                         " Dans le grenier, sous la charpente craquant encore de tous ses os, finissent de sécher de grands draps de fil. On ne distingue plus l'entrelacs des initiales que des doigts à présent réduits en poudre brodèrent pendant des mois, des années." ( pages 42 )

         Dans ces proses strictement descriptives, au langage précis, fluide et affuté, rien ne manque et rien n'encombre.       Souvent imagées, mais d'images si discrètes, si évidentes, que cette absolue maîtrise d'expression s'efface dans leur apparente simplicité, toute de netteté et de transparence.       

         La teinte dominante est automnale et douce sans mièvrerie, comme il en est généralement du monde redessiné par nos souvenirs, sans taire néanmoins la dureté de certaines vies campagnardes dans quelques pages où l'on s'étonne de croire entendre Jacques Josse :                                             " Il boit sa paie de la semaine tous les samedis et dimanches chez une femme accueillante à tous les ouvriers de la terre qui aiment la belote, lui apporte du vin blanc et du tabac gris. Le mari malingre n'est pas jaloux. Les pensionnaires laissent de belles étrennes aux enfants. Eugène rentre chez nous, à la chaloupée comme un marin en escale, puant l'anis ou l'eau de vie. Le lundi à l'aube, le voilà sur pied, le fessou à l'épaule (...) " ( page 24 )

         Je ne vous cacherai pas qu'une part de mon attirance pour ces textes tient à ma familiarité avec le monde d'enfance se dévoilant ici, car j'ai participé " moi aussi, à ces meurtres, par ma présence complice : le sac de viscères sorti tout chaud de la fourrure, puis fendu, laissant tomber son contenu qui fume. Et cette odeur de mort fraîche, que la poche de fiel, crevée par mégarde, rendait indélébile ..." ( page 29 ).

     

     

                                                                                                       Franck Reinnaz

     

     


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                                  Domestiqués

     

     

                        Les bérets

                        Les mégots

                        Les tenailles des mains

                        Gestes lents et corps durs

                        Rares paroles et mots de peu

     

                        Savaient pas la distance

                              de toi à toi

                        Manœuvre docile

                             aux muets soliloques

                             aux lentes ruminations

     

                       Brique après brique

                             gagnaient/perdaient leurs vies

                      Taureaux domestiqués

                      Cornes coupées

     

                      Dans les effluves des corps las

                            aux soirées écourtées

                            aux sommeils immédiats

                      Tu ne t'endormais pas

                      Dans l'ombre ton être

                            se raccommodait

     

     

                                                                                                    Poème de Franck Reinnaz

     

    (1) : Nouvelle version d'un poème précédemment paru dans la revue numérique "Incertain Regard" N°9.

     

     

     


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