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    Relu ces jours-ci, après dix ans d'oubli, ce livre de prose poétique du belge Alain Bertrand m'a de nouveau semblé surclasser une grande part de la production poétique contemporaine par sa richesse de langue et sa densité d'humanité. 

    Ce livre est une parabole sur la perte d'éclat du monde et la trahison des promesses de la vie quand l'enfant devient adulte, et sur le remède qu'offre à certains un nouvel usage des mots, par la poésie, pour échapper à cette déréliction.

    Dans le premier chapitre, après une entame très mystérieuse, on comprend que l'auteur nous annonce son souhait de retrouver par les mots "la part d'enfance et d'innocence, celle qui hurle au milieu des rues vides et qui appelle à l'aide, celle qui refuse les commandements, s'insurge contre les guerres, celle qui veut aimer à défaut d'être aimé." (page 11)

    Les cinq chapitres suivants nous présentent cinq lieux essentiels du territoire de mémoire enfantine de ce Lazare dont on ignore le lien avec l'auteur :         la communion, les vacances balnéaires, le grand-père, la grand-mère et le coiffeur (!). Ainsi présenté, la traduction de cette poésie en ordinaire langue prosaïque pourrait la réduire au sempiternel radotage des clichés sur l'enfance où "dans les verres on ressort éternellement les mêmes histoires en les faisant passer pour de grands crus" (p19), mais ce serait mensongère caricature car l'ensemble est ici transfiguré par un langage très imagé, tantôt abondant en détails originaux sur des attitudes, des scènes ou des paysages et tantôt nimbant de mystère cela qui se présente sans se découvrir vraiment, mais aussi car nous intrigue de plus en plus au fil des pages l'insistance sur le divorce entre l'enfant et les adultes, le premier si bousculé d'un torrent de sensations par l'extrême acuité de son "idiote" présence au monde, et les seconds, ces sauvages, "trop occupés à pérorer dans cette langue morte qu'ils pratiquent entre eux" (page 21).  

    Dans le septième chapitre, le passage de l'enfance à l'âge adulte est ici présenté, au moment des obsèques de la grand-mère, comme une brutale désillusion et la perte d'éclat de l'existence dans une brume grise appauvrissant la lumière du jour : " Un  monde  dépourvu  de  sens  l'entourait et                                                                                                il  lui  semblait qu'il  n'en  faisait  plus  partie. Il                                                                                                          découvrait tout ensemble la solitude, le mensonge                                                                                                    et  le  silence  étincelant  du  vide." (page 85)

    Dans les deux derniers chapitres, Lazare est désormais adulte, intellectuel sec même si brillant, diseur habile de mots sans chair. Dans un monde sans lumière, "Lazare est devenu un homme sans ombre. Il dit ce qu'il faut, comme il le faut, quand il le faut. Sa parole est tout encombrée de certitudes".(pages 97-98).                                                               Et puis un jour, sa mémoire d'une vive existence enfantine refait surface, sa carapace de conformité se lézarde, le vide de son existence l'afflige et la lecture de poésies lui devient un refuge:                                                                             " Si tu lis les poètes,  c'est à cause de ce vide.  De                                                                                                       ce manque de sens qui grignote tes jours. De cette                                                                                          épaisseur  qui  manque  à  ton  existence " (page 100).

    Sans que cela soit clairement dit, il me plaît d'imaginer ce dernier Lazare comme n'étant autre que l'auteur en sa précédente vie, quand la lecture allait lentement le mener vers l'écriture, et en particulier l'écriture de ce livre où le premier chapitre serait la suite du dernier, signant ainsi la résurrection de Lazare.

                                            

                                                                                                                        Franck Reinnaz

     

     


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         Je m'interroge souvent sur la raison de la versification d'un poème en vers libres qui me semblerait aussi bienvenu sous forme de prose.

    Ainsi, valait-il mieux écrire ceci ? (1) :                   ...plutôt que cela ? :

    " face à ce qui est                                                 " Face à ce qui est, on ne triche ni ne dort. On attend le temps. "

      on ne triche ni ne dort                                                   

      on attend le temps "

    Si la version versifiée ne me semble pas poétiquement plus forte, je vois bien, par contre, que la modulation visuelle qu'elle implique la revêt plus ostensiblement de " l'habit de poésie " et que cela peut influer sur la qualité de mon écoute, ma lecture. Comme si par l'immédiateté de son apparence versifiée le poème m'avertissait : " Ceci est de la poésie, ne cherchez pas à comprendre, laissez vous balancer par la musique des mots".

         Les pauses du langage oral ordinaire peuvent servir à la modulation sonore du poème mais leur fonction première consiste à favoriser la compréhension des paroles, en séparant plus ou moins nettement les unités de sens.       Cette fonction première des pauses, je choisis de la nommer "modulation sémantique".                                             Dans le langage écrit, l'équivalent de la pause du langage oral pourrait être l'espacement ( intra-ligne ou inter-ligne ), mais la distinction est plus évidente entre deux signes de ponctuation qu'entre deux largeurs d'espacement. De plus, la ponctuation économise de la surface de papier et ceci n'est probablement pas étranger à son succès pour l'écriture du langage ordinaire.                                                                                                                                             Si la ponctuation est l'outil le plus efficace pour la "modulation sémantique" et si les poètes écrivant en vers libres renoncent pourtant souvent à cette ponctuation pour n'user que des espacements, c'est peut-être parce qu'ils ne visent pas la transparence du sens, mais au contraire l'étrangeté, l'ambiguïté, le mystère, le trouble, le halo, c'est à dire une translucidité poétique intermédiaire entre opacité et transparence, et que ceci s'obtient surtout par l'extrême condensation et même l'incomplétude des expressions.

         Avec cette idée en tête, j'ai relu des poèmes et il m'est apparu que les pauses des poésies en vers libres et sans ponctuation assumaient l'une et/ou l'autre des sept fonctions suivantes:

    Une fonction pour laquelle l'usage de la ponctuation serait plus pertinent:                                                                    

    - la modulation sémantique ( voir ci-dessus ) .                                                                                                                                    

    Trois fonctions pour lesquelles l'usage de la ponctuation serait possible mais moins pertinent :       

    - la modulation sonore pour la lecture orale ( c'est à dire : " l'habit de poésie " pour l'oreille )                                    

    - la résonnance du mystère, quand l'incomplétude ou la contradiction des expressions freine leur compréhension et que l'auteur veut laisser le temps au doute, à la surprise, à l'interrogation de s'imprimer en notre esprit, cette machine à interpréter. Cette résonnance demande des pauses plus longues que celles induites par la ponctuation, surtout pour une lecture mentale muette pour laquelle la ponctuation assure la modulation sémantique sans nécessiter de marquer nettement les pauses ( raison pour laquelle nos écoutes de lectures orales de poésie sont souvent gênées par une diction trop rapide ).                                                                                                                                                      Par exemple ce poème de Antoine Emaz (2):

       " vague levée de mémoire

         sans menace

         masse d'eau passée et repassée

         lessiveuse d'images

          essorage aussi

          reste une tresse de vie

         sèche

         scalp  "

    - la représentation d'une parole désordonnée quand le poète laisse surgir les mots sans la maîtrise d'un vouloir-dire, sous  l'emprise d'émotions vives ou par soumission à un automatisme verbal. 

    Trois fonctions pour lesquelles la ponctuation serait inadaptée :  

    - la modulation visuelle pour la lecture mentale ( " l'habit de poésie " pour l'œil )   

    - la perturbation de la lecture, quand l'auteur veut à toute force, avec d'anarchiques sauts de ligne, interdire au lecteur la routine du langage ordinaire.                                                                                                                              Ainsi de ce poème de Kenneth White (3):                                   

       " bouillonnements blancs des vagues                                                                                                       

                                confusion des commencements 

                      dissolution et amplitude

                                         le vide est plénitude                                                                                                        

           et les goélands

                   font jaillir leurs cris spontanés "

    - la représentation de l'hésitation du poète, son incertitude sur ce qui cherche à se dire, sa difficulté à s'exprimer quand il cherche à transmettre une expérience intime presque indicible.

     

          Au final, il apparaît que si l'usage du vers libre sans ponctuation peut parfois n'être qu'un artifice assez dérisoire      ( " l'habit de poésie "), il se justifie souvent pour des poésies renonçant à la maîtrise d'un vouloir-dire.

         

                                                                                                                   Franck Reinnaz

     

    (1) : Antoine Emaz , page 158 dans " De peu "  ( Ed. Tarabuste , 2014 )                                                                                                       (2) : Antoine Emaz , page 278 dans " De peu "  ( Ed. Tarabuste , 2014 )                                                                                                                  (3) : Kenneth White , page 129 de " Un monde ouvert " ( Ed. Gallimard 2009 )                                                                                          

                           


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    YVON LE MEN : " LES RUMEURS DE BABEL " ( Ed. DIALOGUES 2016 )

         Yvon Le Men est un des très rares poètes un peu présent dans les médias et j'ai acquis son livre après l'écoute d'une émission dont il était l'invité, sur radio-France en début de cette année.                                                                              J'ai trouvé cela, qui se présente comme un recueil de poésie, très riche en qualités humaines mais poétiquement très pauvre.

         Je l'ai pourtant intégralement lu avec intérêt pour la valeur sociologique de son témoignage et pour la qualité des nombreuses illustrations réalisées par Emmanuel Lepage.          Il n'est en effet pas banal qu'un poète tente de montrer dans un très long poème l'image de ce que cela peut être que de vivre dans un grand immeuble d'un quartier populaire périphérique.

         Son séjour de trois mois en ces lieux lui permet d'aligner une suite d'anecdotes et de portraits, souvent tendres mais parfois très crus, dans ce qui se présente comme un seul long poème de prose versifiée. C'est admirable de simplicité et d'empathie ( 1 ) et c'est aussi très instructif ( je pense en particulier à son insistance sur le bruit dans l'immeuble: permanent, perturbant, obsédant ...).

        Mais c'est très pauvre poétiquement:                                                                                                                   - langue plate, transparente, sans mystère.                                                                                                         - jeux de mots assez puérils.                                                                                                                                     - pas de décalage du regard                                                                                                                                     - pas de condensation pour ouvrir l'espace du sens                                                                                                     - peu de disjonction pour désarçonner la narration

         Il est possible que cette combinaison de bons sentiments avec une langue "plate et transparente" soit une raison du relatif succès médiatique de ce poète : 

    " Ils avaient les yeux                                                                                                                                            plus grands que les choses                                                                                                                                    dont ils parlaient

    en butinant les mots                                                                                                                                             parmi les plus beaux                                                                                                                                            des mots                                                                                                                                                           pour faire du miel                                                                                                                                              comme les abeilles                                                                                                                                                de l'ordinaire des jours                                                                                                                                         qui hier et avant-hier                                                                                                                                       furent extraordinaires

    des mots dits de tous les jours                                                                                                                             pour les maudits de toujours "  (page 160)

     

                                                                                                         Franck Reinnaz

    ( 1 ) : Je ne connais pas le "vrai" Yvon Le Men , mais l'image qui se propose ici semble aux antipodes de celle suggérée par Marc Le Gros dans quelques vers du poème N°20 de l'ensemble "Manière Jaunes" dans son recueil "Tombeau pour Laurentine C." ( Ed. La Part Commune 2008 )

     

     


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         M'étant pendant dix ans occupé de philosophie avant de plonger en poésie, je m'interroge souvent sur la nature de leur relation. Ce sujet de prédilection, je le mâche et le remâche sans jamais parvenir à le digérer vraiment, toujours désireux de remettre le couvert et toujours conscient d'être très insuffisant.

    Hier soir, par exemple, j'avais écrit ceci, interrompu par l'appel du sommeil :

         Si la poésie ne nous apporte qu'un agrément et non une connaissance, si elle est plus musicale que discursive, elle est immunisée contre sa critique ou sa déconstruction par la philosophie ou la psychanalyse.                                         Il n'en est pas de même de la poétique, c'est à dire du discours analytique sur la poésie.                                              Pour ne pas se limiter à un redoublement de poésie, cette poétique doit bien nous proposer , d'une manière ou d'une autre, une connaissance sur un poème, un poète ou la poésie en général. Le discours des poéticiens doit donc pouvoir être mis à l'épreuve de l'interprétation alternative proposée par un psychanalyste ou de l'analyse critique de la logique de son discours par un philosophe.

         Depuis le surréalisme, poéticiens et psychanalystes ont souvent confronté leurs interprétations de la poésie.  Dialogue parfois souhaité par les poéticiens, cherchant dans le discours psychanalytique des éléments pour conforter leurs thèses, mais souvent frustrés par le monologue psychanalytique à prétention hégémonique.

         Bien que plus confidentiellement, poéticiens et philosophes phénoménologues se sont également souvent rencontrés autour des thèmes d'une phénoménologie de la perception : perception donatrice de sens, attention réductrice et ordonnatrice du chaos sensible, etc.  Chacun trouvant chez l'autre soit l'armature conceptuelle pour structurer ses interprétations trop intuitives , soit l'illustration "parlante" de thèses trop abstraites. 

         Quant à l'autre branche maîtresse de la philosophie contemporaine, la philosophie analytique, on pourrait caricaturer ses rapports avec la poésie en les assimilant à la démarche d'un Rudolf Carnap qui réduisait la métaphysique, et particulièrement celle de Heidegger, à "de la poésie". Ceci suggèrerait de réduire symétriquement la poétique à de la métaphysique poéticienne, c'est à dire, pour ce tenant du positivisme logique, à du non-sens esthétisé, vide de toute connaissance.                                                                                                                                                    Encore faudrait-il admettre une dichotomie radicale entre sens et non-sens, lesquels seraient séparés par la lame d'une frontière sans épaisseur, parfaitement connue, reconnue et intangible; or cela me semble incompatible avec certaines idées du "second" Wittgenstein ( signification-usage, concept-air de famille, jeux de langage, etc ).

         Il me semble, au contraire, que pourrait être très instructif un dialogue entre la philosophie analytique d'inspiration wittgensteinienne et la poétique (malgré l'habituel manque de rigueur analytique de la plupart des poéticiens ), autour de certains thèmes wittgensteiniens ( vouloir-dire, voir-comme, etc.) et surtout pour mettre à l'épreuve cette présumée dichotomie sens/non-sens ...

         Ce matin, à la relecture, il me semble impossible de poursuivre. Parce que mes propositions sont trop schématiques, trop approximatives, trop rapides : Il y faudrait à la fois bien plus de subtilité pour affronter la complexité de la question et bien plus de rigueur pour "être dans le vrai". Mais aussi parce que j'ignore la plus grande part des réflexions universitaires sur ce sujet, et même la totalité de ce qui s'y dit en langue anglaise.

    A vous de poursuivre, si ca vous chante ...

     

                                                                                               Franck Reinnaz

     

     


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  • Hasard

         On a passé des heures dans la forêt, progressant très lentement à marche très prudente, évitant la brindille qui craquerait, la pierre qui roulerait, la ronce qui accrocherait ...

         On a marqué de fréquentes pauses pour entendre et lire les bruits que la marche étouffe, et pour très lentement fouiller du regard le treillis végétal à la recherche de formes ou de mouvements que la marche efface et qui signeraient la présence des bêtes espérées, si massives et pourtant si discrètes.

         Bredouille et fatigué, on s'obstine mais l'œil est moins vif, l'oreille moins claire et le pied moins léger. Les brindilles craquent, les cailloux roulent et les ronces accrochent.

         C'est foutu, on s'arrête, on renonce.

         Et c'est là, dans le silence et l'abandon, qu'émerge et monte un de ces bruits qu'on entendait à peine jusqu'alors, car n'annonçant rien de ce qu'on visait obsessionnellement : Un pépiement discret mêlé au chant léger d'un ruisseau glissant entre les hautes herbes, un petit oiseau fragile baignant dans la lumière et l'eau et dont on saisira l'image, par réflexe.

         C'est bien après, devant l'ordinateur, qu'on verra vraiment ce qui s'était offert par surprise: L'éclat de l'eau, la fleur jaune, le bel aspect de la pierre,...

         L'erreur était d'avoir un but. On n'est jamais bredouille quand on ne vise rien.

     

                                                                                                                                          Franck Reinnaz

     

     


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